On saura ce dimanche si les citoyens suisses acceptent de payer 8,4 francs par personne et par an pendant dix ans pour aider à la remise en route des pays de l'Europe orientale récemment libérés de l'emprise soviétique. Ce chiffre dérisoire - l'équivalent de deux cafés crème à Zurich (trois à Carouge) - correspond aux 40 millions supplémentaires que la Confédération devra tirer chaque année sur son budget de 52 834 millions, les 60 autres millions provenant de réaffectations de dépenses dans les Départements de l'économie et des affaires étrangères.

Que le sort d'une si petite somme puisse aboutir devant les urnes révèle certainement une dérive de la démocratie directe, exploitée à des fins démagogiques. Mais révèle surtout le sentiment d'une Suisse sûre d'elle au sein de son environnement européen: nombreux sont ceux qui croient pouvoir risquer un «non au milliard» sans crainte de représailles, comme s'il était admis que personne n'oserait s'en prendre à la Suisse et à son bon droit.

Ce sentiment d'une Suisse intouchable - et qui ne serait donc pas forcée de payer des cotisations pour sa participation aux affaires - est nouveau historiquement.

Pour clore le scandale des fonds en déshérence dans les années 90, il a encore fallu le projet d'une Fondation suisse de solidarité: 350 millions par an promis pour «aider les personnes tombées dans le besoin en Suisse et à l'étranger» et ainsi «maintenir vivante» la «tradition humanitaire» du pays. La loi, présentée en mars 2002 au parlement, fut rejetée à l'automne.

Plus de dix ans ont passé après le choc de la mise en accusation de la Suisse. Les banques ayant réglé leur part, la Fondation a coulé corps et biens. Son élan bienfaiteur, qui répondait à un malaise, est maintenant remplacé par une affirmation de soi qui n'a plus à se justifier ni rien à monnayer.

Tout autre était l'ambiance au sortir de la Seconde Guerre mondiale dont on répare encore les retombées dans les pays d'Europe orientale. La Confédération était dans la position fragile d'avoir à faire comprendre ce qu'avait été sa politique contestée de neutralité, tandis qu'un nouveau péril, le «fascisme rouge», l'obligeait à s'assurer la bienveillance des alliés occidentaux. Venir en aide à l'Europe détruite paraissait alors un moyen d'obtenir la reconnaissance et l'amitié des populations secourues.

Le 12 décembre 1943, Ernst Speiser, directeur chez Brown-Boveri, colonel et conseiller national, proposa au Conseil fédéral un plan de participation de la Suisse à la reconstruction de l'Europe. Il le chiffra à 200 millions de francs, à fournir pour moitié par la Confédération, un tiers ou un quart par une grande collecte nationale et le reste par les milieux économiques.

C'était un chiffre politique car un mois plus tôt, les Alliés avaient créé à Washington l'«Administration interalliée de secours et de reconstruction» à laquelle la Suisse était invitée à participer à raison de 1% de son PNB, soit environ 100 millions de francs. Invitation inacceptable selon Berne, du fait de la neutralité.

En février 1944, le Conseil fédéral s'accorda au contraire sur le principe d'une aide volontaire (c'est-à-dire non sollicitée par d'autres) et créa le «Don suisse pour les victimes de la guerre». Celui-ci disposa, jusqu'à sa dissolution en juin 1948, de 204 millions de francs, dont 153 millions versés en deux fois par la Confédération. La collecte nationale, de février 1945 à mars 1946, rapporta 47 millions de francs.

Pour l'historien Jean-Claude Favez, qui revisitait l'épisode en 1995 au moment où le Conseil fédéral créait la Fondation de solidarité, le Don suisse n'est jamais devenu le grand élan mobilisateur et constructif nécessaire à un pays épargné par la guerre. Il obéissait surtout, dit-il, à un souci tactique: «La meilleure façon de concilier efficacité et charité, indépendance et solidarité, et de ne pas être acculé à des choix dangereux, n'est-elle pas de prendre à temps les initiatives qui s'imposent, en en fixant les conditions?»

Aucune initiative ne s'impose aujourd'hui car personne n'accule la Suisse à des «choix dangereux». C'est un bien qui peut aussi faire du mal.

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