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Il était une fois. Albert Camus, en journaliste

Il était une fois.

«Loin de refléter l'état d'esprit du public, la plus grande partie de la presse française ne reflète que l'état d'esprit de ceux qui la font. A une ou deux exceptions près, le ricanement, la gouaille et le scandale forment le fond de notre presse. A la place de nos directeurs de journaux, je ne m'en féliciterais pas: tout ce qui dégrade en effet la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. Une société qui supporte d'être distraite par une presse déshonorée et par un millier d'amuseurs cyniques, décorés du nom d'artistes, court à l'esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation».

Qui dit ceci? Albert Camus. Quand le dit-il? En 1952, dans le dernier numéro de la revue Caliban fondée par Jean Daniel en 1947. Il n'y a pas encore de télévision. La radio nationale, contrôlée par le pouvoir, ne «dérape» pas. Le «paysage médiatique» est encore austère, et même pauvre. Mais tous les maux attribués aujourd'hui aux «médias» sont déjà là. Repérés. Dénoncés. Ils ne s'en reproduisent pas moins, de générations en générations, s'amplifiant, se multipliant, broyant toute velléité de redressement et de moralisation comme s'ils appartenaient à la nature première de cette activité sociale qu'est la presse. Balzac le disait déjà: «Si la presse n'existait pas, il ne faudrait pas l'inventer.» Mais elle existe.

C'est un homme du métier, Jean Daniel, le directeur du Nouvel Observateur, qui, s'appuyant sur cette réflexion de Camus et sur son œuvre journalistique, s'interroge une fois de plus sur la possibilité d'une autre presse. Celle de Camus? Son quotidien, Combat, celui que lui-même dirigeait, n'a duré que deux ans, de 1945 à 1947, avant de changer de «formule» pour garder ses lecteurs. «Combat a été un succès. Nous avons fait pendant deux ans un journal d'une indépendance absolue et qui n'a jamais rien déshonoré, dit son fondateur. Je ne demandais rien de plus. Tout porte fruits, un jour ou l'autre...»

Jean Daniel dresse du Camus journaliste le portrait d'un homme comblé, en accord avec lui-même, «sans aucun regret de ce que le journalisme l'empêchait de faire, sans aucun de ces drames intérieurs qui définissent la grande majorité des journalistes comme des exilés: littérateurs refoulés, philosophes aigris ou professeurs repentis. Pour Camus, le journalisme n'était pas l'exil mais le royaume.»

Qu'aimait-il, Camus, dans ce métier qu'il décrit comme «la métropole de la méchanceté, du dénigrement et du mensonge systématique»? Le métier, justement, ses artisans, ses rédactions, ses difficultés, ses défis: ne pas mentir; refuser de reproduire des photos qu'on trouve horribles - ce qu'il fit un jour à Combat, en invitant les lecteurs à changer de journal s'ils n'étaient pas contents; exercer dans le tumulte du quotidien sa capacité de jugement et son esprit d'homme libre.

Quand un Sartre issu des grandes écoles méprisait la presse, tout en l'utilisant, quand un Aron n'ambitionnait que d'y faire autorité, Camus, le fils d'une femme de ménage, s'y sentait chez lui, entre gens de métier et sans complexe. Dût-il juger ensuite, et sévèrement, la disparition des conditions économiques et morales nécessaires à la production d'un journal honorable: asservissement au pouvoir de l'argent, obsession de plaire à n'importe quel prix, mutilations de la vérité sous des prétextes politiques ou commerciaux...

Camus, surtout, aimait la seule chose intéressante dans la presse: le présent, qu'elle matérialise et manifeste. Le présent opposé au passé et à l'avenir. Le présent dans sa densité, son intensité, ce court moment où toute la vie peut se jouer. Ce raccourci qui tient en «une idée, deux exemples, trois feuillets» de l'éditorial camusien.

Le présent est la seule ressource de la presse. Elle est inépuisable. Mais, pour en apprécier la grandeur sans succomber à sa vanité, il faut une disposition morale personnelle, celle que Jean Daniel voit chez Camus dans une anecdote qu'il rapporte avec admiration. On est au bal du 14 juillet à Saint-Sulpice à Paris. Entre deux danses, Camus annonce à sa mère assez sourde qu'il est invité à l'Elysée. Sa mère se fait répéter la phrase puis, entendant le mot Elysée, dit: «Ce n'est pas pour nous, n'y va pas mon fils, méfie-toi.» Camus n'ira jamais à l'Elysée.

Jean Daniel, Avec Camus, Comment résister à l'air du temps, Gallimard, 2006.