Les artistes, les commanditaires et le public forment le triangle inévitable de la production artistique. Il est rarement équilatéral, très souvent irrité, capricieux et changeant mais c'est lui qui fait l'histoire. La punition infligée à l'artiste Hirschhorn par le payeur fédéral au nom de spectateurs qui n'ont pas vu l'œuvre aura à coup sûr des conséquences. Lesquelles, sur qui? On ne le sait vraiment qu'après coup.

L'exclusion, en février 1891, d'une toile de Ferdinand Hodler, La Nuit, de la grande exposition municipale de Genève a contribué à promouvoir le peintre suisse à Paris. On y voyait une femme nue, de dos. Le Conseil administratif la jugeait attentatoire aux bonnes mœurs. Hodler avait protesté: «Le jury m'a admis à l'unanimité, je suis donc au bénéfice d'un jugement portant à la fois sur la convenance de l'ouvrage et sur sa valeur artistique», écrivait-il en demandant que son tableau soit remis à sa place. Le maire, Théodore Turrettini, avait sèchement répondu: son Conseil restait «juge en dernier ressort des inconvénients que pourrait représenter l'admission d'une œuvre par le jury». Dépité, Hodler avait exposé sa toile en privé, 1 fr. l'entrée, avant de l'emmener à Paris et de se faire ouvrir grâce à elle les cercles prometteurs des Puvis de Chavannes et autres Rodin. «Une bonne réparation pour les idées déplacées du Sieur Turrettini», avait conclu le peintre.

Sa célébrité internationale lui valut l'aventure zurichoise. Suite à un concours dont il sort premier, Hodler est choisi en 1897 pour peindre une Bataille de Marignan destinée au Musée national. Hélas, le directeur du musée, un M. Angst, ne trouvant pas le projet à son goût, alerte le landerneau qui s'enflamme aussitôt. La presse s'empare du cas. Un correspondant anonyme du Journal de Genève expose l'argument: «Au centre du panneau principal, un groupe peu nombreux de soldats traverse la scène, les armes sur l'épaule. Où vont ces soldats? Marchent-ils ou sont-ils arrêtés? Nul ne le saurait dire… Quelques-unes des têtes sont assez belles, poursuit le critique, mais l'expression bestiale et vulgaire n'est relevée par aucun sentiment élevé… Que font là ces hommes, il est impossible de le comprendre… Ciel et paysage manquent, les fonds sont clairs et ternes et le tout reste froid malgré un grand bariolage de couleurs… L'étude du costume est insuffisante et de nombreuses incorrections viennent frapper l'œil des moins experts…»

La charge finale est sans appel: le panneau principal «pèche par l'absence de tout sentiment national et historique. Quoi! Ces groupes de misérables loqueteux, à la mine mauvaise, cette infanterie en grève, ce sont là les héros de Marignan, de cette bataille de géants? Sont-ce là ces soldats qui, pris entre deux armées, après deux jours de combats acharnés, battirent fièrement en retraite, bannières déployées, emportant leurs blessés? Notre sentiment national, encore tout imprégné de ces luttes épiques, se refusera à les reconnaître dans les peintures de M. Hodler… Là où tout le monde cherche un grand souvenir national, il n'a vu qu'une page des misères de la vie humaine, ce thème qu'il semble préférer à tous les autres…»

«L'opinion» suisse est du même avis. Elle attache la plus grande importance à la représentation «correcte» et «soigneuse» des uniformes et des équipements dans la peinture d'une bataille. Or, Hodler bouleverse tous les codes.

Les artistes, cependant, se battent pour lui, pétitionnent, écrivent, dans tout le pays, pour qu'il puisse continuer son travail. Le jury, perplexe, demande retouches sur retouches, discute du bon goût de ce sang jaillissant d'une jambe amputée… En automne 1898, les esquisses sur carton sont exposées à l'emplacement prévu pour les fresques, dans la salle des armures du musée. Le public se presse pour les voir. Il est «peu sympathique» et «n'arrive pas à admirer la bizarrerie», assure, le 26 novembre 1898, un «correspondant occasionnel» du Journal de Genève. Mais, le lendemain, le JdG affirme, de ses propres sources, qu'«un revirement est en train de se produire. Les cartons produisent un effet beaucoup meilleur et dissipent beaucoup de préventions».

Ce «revirement» du public entraîne celui de la presse, et celui du Conseil fédéral, d'abord hostile. Hodler peut achever les fresques. Elles sont inaugurées en 1900. Elles ont gagné. Un siècle plus tard, on ne voit plus la poussière de la bataille. Les artistes, leurs commanditaires et leur public ont d'autres combats en cours, les mêmes, autour du sens, de la beauté, de la vérité. Les «revirements» ne se produisent pas à chaque fois.

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