L'élection de Nicolas Sarkozy ramène Bonaparte sur la scène. Y a-t-il entre les deux une familiarité, sinon une hérédité? Des commentateurs le croient, les uns pour s'en féliciter, les autres pour le déplorer, le «bonapartisme» restant un objet politique explosif.

Le terme renvoie à une expérience française particulière qui consiste en une tentative de réconciliation de la démocratie et de l'ordre, de la souveraineté populaire et de la raison administrative: c'est Napoléon Ier s'emparant du pouvoir le 18 Brumaire 1799 pour mettre fin aux incertitudes du Directoire et clore l'épisode révolutionnaire. Puis son neveu, Louis Napoléon Bonaparte, se faisant élire en décembre 1848 président d'une République à peine née, la Deuxième, dont l'avenir laisse à désirer. «Le nom de Napoléon est à lui seul un programme, déclare le nouvel élu. Il veut dire à l'intérieur, ordre, autorité, religion et bien-être du peuple; à l'extérieur, dignité nationale.» Le Nicolas Sarkozy qui invite à «liquider Mai 68» en appelle aussi à un ordre après un «désordre».

Le premier Bonaparte est un modèle dans l'action. Le second entre dans la légende, il la théorise avant de s'installer lui-même aux commandes pour plus de vingt ans (1848-1871), d'abord en président élu puis en empereur plébiscité. «J'ai, comme l'Empereur, [son oncle] bien des conquêtes à faire, dit-il alors. Je veux, comme lui, conquérir à la conciliation les partis dissidents et ramener dans le courant du grand fleuve populaire les dérivations hostiles qui vont se perdre sans profit pour personne.»

Ramener l'ordre au sein du peuple, unir le peuple autour de son chef, œuvrer à son développement et son bien-être: c'est le bréviaire bonapartiste.

«Issu d'une famille qui a dû son élévation au suffrage de la nation, écrit Louis Napoléon en 1843 , je mentirais à mon origine, à ma nature et, qui plus est, au sens commun, si je n'admettais pas la souveraineté du peuple comme base fondamentale de toute organisation politique.» «Je considère le peuple comme propriétaire et les gouvernements quels qu'ils soient comme des fermiers.» «La République démocratique sera l'objet de mon culte, j'en serai le prêtre», promet-il. Sous l'Empire, ce peuple qui accorde son suffrage est porté au statut de «saint». Sous la Ve République, il est laïcisé, banalisé, mais Nicolas Sarkozy, qui lui doit ses 53%, ne cesse de lui réitérer son «respect». Dans les formes contemporaines de la démocratie parlementaire, et avec le langage qui lui est propre, le nouvel élu marque bien le rapport direct, personnel qu'il entend entretenir avec le peuple français.

L'année 2008 marquera le 200e anniversaire de la naissance de Napoléon III. Cette figure historique qui a longtemps incarné la face noire de la démocratie française revient en grâce depuis une quinzaine d'années, notamment par son bilan économique et social.

Le gaulliste Philippe Séguin, un proche de Nicolas Sarkozy qu'on s'attend à voir dans le futur gouvernement, a revisité sa biographie en 1990, sous un titre provocateur, Le grand Napoléon III, destiné à déranger tous ceux qui, après Victor Hugo, continuent de le voir «petit».

Les vingt années du règne de Louis Napoléon ont enrichi la France et les Français, c'est un fait. C'était dans son programme, L'extinction du paupérisme, écrit en 1844, l'année des Manuscrits de Karl Marx! «La classe ouvrière ne possède rien, y écrit-il, il faut la rendre propriétaire. Elle n'a de richesse que ses bras, il faut donner à ses bras un emploi utile pour tous... il faut lui donner une place dans la société, et attacher ses intérêts à ceux du sol... Il faut lui donner des droits et un avenir, et la relever à ses propres yeux par l'association, l'éducation, la discipliner.»

Louis Napoléon a lu Saint-Simon et Auguste Comte, plutôt que Rousseau et Montesquieu. Il croit au monde tel qu'il est, le voit porteur d'avenir. Contre la stagnation de la vieille bourgeoisie française, qu'il déloge, il choisit l'expansion et le mouvement. L'Angleterre industrielle et maritime est son modèle, comme celle de Blair séduit aujourd'hui Sarkozy.

Fondée par un homme providentiel, la Ve République porte la trace géologique du bonapartisme. Mais pour un Bonaparte, il faut toujours l'accord du peuple.

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