La bataille entre Barack Obama et Hillary Clinton pour conquérir l'investiture démocrate à l'élection présidentielle rejoue à merveille l'une des meilleures pièces du théâtre politique, Cassandre et les tueurs, comme l'a intitulée en version XXe siècle feu le socialiste français Gilles Martinet. Pour comprendre Obama, il faut suivre Mendès France ou Rocard, les Cassandre. Pour saisir Clinton, les modèles sont Mitterrand et Chirac, les tueurs.

Pour rappel, Cassandre est celle qui a raison mais que l'on n'écoute pas. Elle prophétise mais dans le vide. C'est sa punition pour n'avoir pas cédé aux avances d'Apollon.

Obama, comme Mendès et Rocard, bénéficie de l'amour des médias et d'une grande partie du peuple. Il a ce «parler vrai» qui soulage du parler tordu. On le juge plus convaincu, plus sincère, moins politicien. Il a pris des risques, comme le refus de la guerre en Irak ou, plus récemment, sa critique contre la suspension de la taxe sur le carburant pendant les vacances. Il s'est montré magnanime à l'égard d'un pasteur noir ultra-gauchiste de ses amis pris en flagrant délit d'antipatriotisme. Il a osé dire que la religion était l'opium «petites gens» quand tout va mal pour eux. Harvard et l'entier de la classe éduquée des Etats-Unis lui en ont su gré. Suite à quoi, il a perdu la Pennsylvanie et presque l'entier des «petites gens» qui n'ont pas vu là une vérité mais une offense. Pour qui Cassandre se prenait-il?

Après plusieurs tentatives de meurtre par une rhétorique agressive parfaitement ciblée sur les hésitations apparentes de son adversaire - à propos de la question raciale, de la question sociale ou de la question militaire -, Clinton a attaqué sur la question culturelle: se montrant en chasseuse; haranguant les ouvriers juchée sur un camion; avouant des attaches religieuses...

Sa tentative de conquête d'une majorité n'est arrêtée par aucune pudeur ni honte: elle veut l'investiture, tant qu'elle ne l'a pas perdue, elle pense pouvoir la gagner. Les expériences de sa jeunesse et de son séjour à la Maison-Blanche lui ont appris que pour vaincre il faut se battre jusqu'au bout et sans merci. C'est d'ailleurs ce qu'on lit dans les livres politiques: la noblesse d'esprit est un privilège des perdants. La formidable énergie qu'elle déploie pour atteindre son but rappelle la guerre de quatre mois que François Mitterrand a livrée à Michel Rocard (décembre 1978-avril 1979) pour la candidature à la présidentielle de 1981.

Tard venu dans l'opération de l'Union de la gauche montée par un Mitterrand mal aimé, Rocard est alors le chouchou de la presse et d'un vaste public séduit par ses analyses sur l'état de la France. Il appuie ses ambitions présidentielles sur l'opinion. Le premier secrétaire va appuyer les siennes sur l'appareil. Il en appelle à la loyauté: qui n'est pas avec moi est contre moi. Il mobilise son clan, s'assure du soutien des jeunes «loups», Fabius, Jospin, divise les autres, tout en cherchant l'appui des anciens de la SFIO avec le langage qu'il faut. «Quand je l'entendais évoquer l'exploitation de l'homme par l'homme, je fixais le bout de mes chaussures», rapporte Gilles Martinet. Les amis de Clinton ont dû fixer les leurs quand ils l'ont vue vanter les bienfaits du fusil de chasse dans la psyché américaine.

Hillary déjouera-t-elle le «complot» du Parti démocrate comme Mitterrand a déjoué celui de Rocard? Obama commettra-t-il les erreurs tactiques du challenger français, qui ont si puissamment aidé Mitterrand à le vaincre? Les dés semblent lancés, l'arithmétique électorale parle pour Obama. Mais, tant que le combat n'est pas terminé, il est dans la peau de Cassandre et elle de la tueuse.

La plupart des grands hommes d'Etat ont été par nécessité des «tueurs», commente Martinet. Mendès France, qui ne l'était pas par tempérament, n'est resté que brièvement à la tête du gouvernement. Chirac, qui l'était totalement, a liquidé Giscard d'Estaing avant de faire deux présidences. Certaines manières de tuer sont fort peu honorables, mais il ne sert à rien de condamner le phénomène, il est «indissolublement lié aux luttes pour le pouvoir, au centre de toute organisation sociale».

D'ailleurs, tous les tueurs ne gagnent pas et les meilleurs Cassandre survivent dans nos mémoires, la preuve par Homère, par Euripide, par Schiller et jusqu'à Martinet.

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