Parmi les organismes techniques du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) mis en crise par l'Iran, un «Comité Zangger» tient registre des matières et équipements utiles à la production d'armes nucléaires et dont l'exportation à des pays non nucléaires est surveillée. La «liste Zangger» est une brochure de quatre pages environ, établie en 1971 et régulièrement mise à jour, où figurent tous les produits nécessaires à la fabrication de la bombe, directement ou indirectement.

Un client d'un Etat non nucléaire qui passe commande de l'un de ces produits à une entreprise d'un Etat signataire du TNP se voit signifier une réserve, jusqu'à ce que l'entreprise obtienne le feu vert pour l'exportation - ou ne l'obtienne pas. Du temps de leur puissance, des Irakiens voulaient par exemple acheter à une maison suisse un instrument de mesure dont le degré de précision était juste inférieur à ce qu'autorisait la «liste Zangger». Ils allaient l'obtenir lorsqu'on s'aperçut qu'ils étaient par ailleurs en train d'acquérir auprès d'une autre entreprise suisse une machine à laser qui allait leur permettre d'augmenter la précision du dit instrument. L'affaire ne se fit pas, les Irakiens n'ayant pu fournir des explications complètes, crédibles et vérifiables de la destination de ces machines.

Le comité tient son nom du professeur de physique neuchâtelois Claude Zangger, qui l'a présidé pendant dix-neuf ans, de 1971 à 1989. Dans les années 60, l'homme occupait à Berne le poste de directeur adjoint de l'Office fédéral de l'énergie, tout en enseignant à l'Université de Neuchâtel. Il était au croisement du monde scientifique, passionné par l'énergie nucléaire, et du monde politique, inquiet des risques de la prolifération atomique.

En 1969, suite à une courte mais intense controverse politique, la Suisse avait adhéré au TNP négocié l'année précédente. Elle renonçait ainsi au choix encore ouvert à l'époque de se doter de l'arme nucléaire, préférant la solution moins coûteuse offerte par le Traité. Contre l'avis des fondamentalistes de la neutralité, hostiles à l'adhésion, les industriels pressaient le Conseil fédéral d'entrer au plus vite dans le système du TNP pour ne pas être exclus du régime d'exportations régulées qu'il allait permettre.

Le Traité est entré en vigueur en 1970. A Vienne, un fonctionnaire suisse de l'Agence pour l'énergie atomique (AIEA), Rudolph Rometsch, avait préparé les principaux éléments techniques de mise en œuvre de l'article relatif aux exportations nucléaires. Le 11 mars 1971, un comité informel représentant une quinzaine d'Etats se réunissait dans la capitale autrichienne pour les examiner. Zangger, l'envoyé de la Suisse, s'en trouva président. Il opéra si bien que personne ne proposa jamais quelqu'un d'autre. Pas même en 1974, lorsque le Comité fut officiellement fondé. On prit donc l'habitude de l'appeler le «Comité Zangger».

Un drôle d'objet, ce comité. A la fois officiel et informel. Une trentaine de pays en sont membres. D'autres, qui ne le sont pas, y envoient cependant un délégué, et c'est d'accord. Il a une autorité mais ses réunions ne donnent lieu à aucun rapport. L'informalité, dit Bruno Pellaud, l'ancien directeur général adjoint de l'AIEA, qui a travaillé avec Zangger, tient à la nature des discussions: à dire si des marchandises sont licites ou pas, vous portez atteinte à la liberté de commerce et à la souveraineté nationale de certains pays. Il vaut donc mieux que cela se fasse discrètement. Zangger a saisi mieux que quiconque l'esprit dans lequel son comité pouvait opérer. Il y a mis son extrême patience, sa politesse, sa connaissance des langues et son sens de l'à-propos. «Une approche typiquement Croix-Rouge, et typiquement suisse, dit un observateur étranger. Le Comité Zangger a été au XXe siècle ce que le CICR a été au XIXe.»

La comparaison vaut jusque dans les limites de l'exercice. Tout peut se dire dans le Comité Zangger, même l'Inde y vient, alors qu'elle n'est pas signataire du TNP. Mais depuis l'explosion indienne de 1974 et, surtout, la découverte des activités atomiques du DrKahn au Pakistan, c'est dans le club fermé, officiel, des pays exportateurs, dit Club de Londres, que se prennent désormais les décisions politiques qui comptent. «La liste est la même», dit Pellaud. La «liste Zangger».

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