Le mot «cyclone» a été inventé par un capitaine de marine anglais, Henry Piddington, alors qu'il étudiait la tempête tropicale féroce qui avait tué plus de 20000 personnes dans la ville côtière indienne de Coringa en 1789. Présentant en 1840 le résultat de ses recherches devant la Société asiatique de Calcutta, ce pionnier de la météorologie compara le phénomène à l'enroulement d'un serpent, «kyklos» en grec, d'où cyclone. Il en avait compris les principaux mécanismes, et surtout le fait que c'était moins le vent que l'eau aspirée qui était à l'origine des dévastations. On raconte qu'armé de cette conviction, il tenta en 1853 de dissuader le gouverneur britannique de construire un nouveau port pour compléter celui de Calcutta et rivaliser avec Singapour. La disparition de la mangrove enlèverait toute protection contre la furie des eaux. Sa mise en garde fut ignorée. En 1867, à peine construit, Port Canning fut rayé de la carte par un cyclone.

Evoquant Piddington dans un article du New York Times, l'écrivain indien Amitav Gosh s'étonne du manque de sagesse des nations qui sont régulièrement visitées par le monstre. Peu de précautions, et pas les bonnes; pas de coopération régionale au-delà des frontières, comme si l'orgueil national dépassait le souci de survie; presque pas de collaboration entre les administrations au sein même des pays; et parfois refus de l'aide étrangère après la catastrophe, comme ce fut le cas de la part de George Bush après Katrina en 2005, et de la Birmanie aujourd'hui. Les pouvoirs politiques se croient-ils plus forts que la nature furieuse?

Celle-ci, en tout cas, s'immisce dans leurs affaires. Le météorologiste américain Kerry Emanuel raconte dans un livre publié juste avant Katrina, Divine Wind: the history and sciences of the hurricanes, que ce sont les typhons fréquents sur les côtes japonaises qui ont empêché l'empereur de Chine, Kubilai Khan, de s'emparer du Japon au XIIIe siècle. «Vent divin», le titre du livre, se dit en japonais «kamikaze». C'est aussi un cyclone qui a bloqué la tentative des Français de s'installer en Floride au XVIe siècle. Et, plus près de nous, c'est un cyclone, le plus meurtrier sans doute de l'histoire, Bhola, qui redessina tragiquement la géographie politique de toute la région du Bengale. Il frappa le 12 novembre 1970 ce qui était alors le Pakistan oriental ainsi que le Bengale occidental indien. Quelque 500000 personnes perdirent la vie. Des villages entiers du delta du Gange disparurent sous une vague de dix mètres. Dans plus de treize îles proches du port de Chittagong, il n'y eut aucun survivant. Près de 85% des 3,6 millions de personnes touchées n'avaient plus de maison ou qu'un tas de ruines. 80000 pêcheurs avaient disparu, les bateaux et les ports, les récoltes étaient détruits.

AIslamabad, le gouvernement pakistanais réagit lentement et mollement. A Dhaka, il fut accusé de négligence et d'indifférence. Les étudiants se soulevèrent et le 24 novembre, une manifestation de 50000 personnes demanda la démission du président Yahkya Khan. En décembre 1970, alors que des dizaines de milliers de survivants restaient au froid sans abri ni soutien, le chef de l'opposition, Mujibur Rahman, remporta les élections. Les tensions et violences augmentèrent, le personnel humanitaire étranger s'enfuit. En mars 1970, la guerre de séparation commença, elle dégénéra en décembre en une guerre entre l'Inde et le Pakistan pour se conclure avec la création du Bangladesh.

Le cyclone, que Kerry Emanuel qualifie de «divin» et qu'il voit dans sa seule beauté hors des zones habitées, aurait aussi inspiré Shakespeare. Le météorologue tient pour plausible que La Tempête ait été écrite à la suite du récit que lui aurait fait l'une de ses connaissances, William Strachey, d'un cyclone survenu en 1609. «Pendant vingt-quatre heures, dans un tumulte infatigable, la tempête avait soufflé avec un tel excès que nous ne pouvions pas saisir par notre imagination la possibilité d'une plus grande violence, pourtant, nous l'avions, non pas plus terrible, mais plus constante, la furie ajoutée à la furie, une tempête surgissant plus outrageusement que la seconde d'avant... La mer enflait par-dessus les nuages et livrait la guerre au ciel.»

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