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Il était une fois. Le débat sur les droits de l'homme

Il était une fois.

Semblables par la forme et beaucoup par le contenu, les Déclarations successives des droits de l'homme ont eu une fonction et des motifs historiques différents. La Bill of Rights américaine, ajoutée en 1791 à la Constitution de 1789, répondait aux craintes d'abus de pouvoir qui pouvaient résulter de l'unification des Etats indépendants. James Madison entendait «élever des barrières contre le pouvoir dans toutes ses formes et dans tous les compartiments du gouvernement».

En France, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 poursuivait un but opposé: donner une existence au pouvoir du peuple face à la monarchie, dont l'emprise symbolique restait puissante, et s'approprier ainsi la légitimité de mettre à bas l'édifice hiérarchique des ordres, des corps et des privilèges.

La Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 marquait quant à elle la volonté de rupture avec les formes totalitaires de pouvoir de l'avant-guerre. Elle faisait entrer la reconnaissance de la «personnalité juridique» au chapitre des droits fondamentaux, auxquels elle ajoutait des droits sociaux (travail, santé, éducation) conçus comme des instruments de libération et de développement de chacun en vue de sa participation libre à la société.

L'Homme de ces droits énoncés depuis deux siècles est une figure abstraite et intemporelle. C'est un individu, il est unique, il est titulaire d'une dignité propre et il est capable de se donner ses propres lois. Paradoxalement, il est l'auteur de ses droits en même temps que leur bénéficiaire. Est-il seul et séparé des autres par la proclamation de son individualité? Ou, au contraire, d'autant plus sociable qu'il est reconnu et respecté dans sa personne?

Pour Edmund Burke, c'est clair: d'abord, dit le philosophe conservateur irlandais, l'idée des droits de l'homme est une «idée métaphysique», c'est-à-dire détachée de l'expérience humaine. Ensuite, il s'interroge: que veut dire «tous les hommes naissent libres et égaux en droit» quand il est patent que dans la réalité chacun naît lié et obligé? Poser l'homme comme «souverain», c'est le détacher de la société constituée pour en faire un «corpuscule élémentaire», sans utilité ni fonction. Et le plus rude critique de la Révolution française de conclure en une formule restée célèbre: il n'existe pas de droits de l'homme, Rights of Men, mais seulement des droits des Anglais, Rights of Englishmen.

Karl Marx n'est pas emballé non plus par les droits de l'homme, il l'explique à l'occasion d'un débat concernant une tout autre question, celle de l'émancipation des Juifs, en 1844. «Les droits dits de l'homme, par opposition aux droits du citoyen, ne sont rien d'autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c'est-à-dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la collectivité, écrit-il... Le droit de l'homme à la liberté n'est pas fondé sur la relation de l'homme à l'homme mais au contraire sur la séparation de l'homme d'avec l'homme. Il est le droit à cette séparation, le droit de l'individu limité à lui-même.»

Marx dénonce ensuite le fait que «l'application pratique du droit à la liberté est le droit de l'homme à la propriété privée... donc le droit de jouir et de disposer de sa fortune arbitrairement, à son gré, sans se rapporter à d'autres hommes.» Il s'en prend enfin à l'idée de la sûreté, «le concept social suprême de la société bourgeoise, le concept de la police, selon lequel toute la société n'est là que pour garantir à chacun de ses membres la conservation de sa personne, de ses droits et de sa propriété».

«Aucun des droits dits de l'homme ne dépasse donc l'homme égoïste», dit Marx, l'homme «replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son bon plaisir privé, et séparé de la communauté».

Mais il y a des «communautés» dont il est bon de se séparer, comme les Etats-Unis l'ont fait de l'Angleterre et les Français de la monarchie. Les droits de l'homme ont servi d'arme intellectuelle aux dissidents de l'URSS pour couper avec le Parti communiste. Séparant d'un côté, ils ont contribué de l'autre à unir. A quoi servirait en effet «le droit à la libre communication des pensées et des opinions», sinon à relier les hommes les uns aux autres pour une société politique meilleure?

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