Ne pas rire des Belges, quand on est suisse. Les tenir en sympathie avec la conscience des efforts qu'il faut faire pour être belge ou suisse plutôt que flamand, wallon, zurichois ou genevois. Garder à l'esprit le rôle des circonstances extérieures dans le succès ou l'échec de ces efforts.

La Suisse, par exemple, au début du XXe siècle. Elle n'a que 50 ans comme Etat. Au Nord, l'Allemagne vient d'achever son unité. C'est une puissance qui affiche ses moyens et ses ambitions. La Suisse alémanique est aimantée, déstabilisée. Un certain Emmanuel Blocher, arrière-grand-père del'actuel Christoph, confie en 1910 à son fils Edouard: quand les valeurs qui nous tiennent ensemble, notre histoire et nos institutions démocratiques, perdent de leur attrait parce qu'elles ne se différencient plus tellement de celles de nos voisins, les seuls rapports de forces économiques et linguistiques se font dominants. Ils entraînent la Suisse romande vers la France et la Suisse alémanique vers l'Allemagne jusqu'à la dissolution.» (1)

Le jeune Edouard est lui-même aspiré par le souffle allemand. Suite au recensement de 1900 qui a marqué un recul de 1,6% de l'allemand par rapport au français, il a fondé en 1904 la «Deutschschweizerische Sprachverein» afin de garantir les droits de la langue allemande sur le territoire suisse. Avec son ami Emil Garraux, un germanophile jurassien fanatique qui déplore l'impossibilité de détacher la Suisse romande de la vraie Suisse, l'alémanique, il propose d'employer le plus souvent possible les vieux noms germanisés des lieux romands: Losanen (Lausanne), Morsee (Morges), Muchtern (Montreux). Le feu prend dans le Jura où se déclenche une méchante colère sur les langues puis il se répand plus ou moins doucement dans l'intelligentsia francophone.

En 1907 est créée contre la Deutschschweizerische Sprachverein une «Union romande» qui va poser tous les problèmes de «l'identité suisse». C'est un cercle d'intellectuels pas plus grand qu'un dé à coudre (Ernest Bovet, Philippe Godet, Paul Bouvier, Alexis François, Gonzague de Reynold...) mais qui va débattre des grands thèmes contemporains de la race, de la nation, des langues, de la culture. Sa revue, La Voile latine, va répondre à celle qui s'est créée à Zurich en appui du Heimatschutz, Wissen und Leben, où écrit Edouard Blocher.

En 1908, à l'occasion d'une exposition zurichoise d'impressionnistes français méprisée par la critique alémanique, La Voile latine est amenée à défendre, par la plume d'Ernest Bovet, l'existence d'une culture suisse autour d'un «Homo alpinus», métaphore d'une tradition transcendant les langues qui l'auraitent forgée. A quoi Edouard Blocher répond que la pensée se traduisant en mots, la différence des langues est capitale et indépassable. Il ne peut y avoir de médiation entre elles. Il est donc stupide de voir dans la culture bilingue un idéal suisse, lance-t-il à l'adresse des «helvétistes» en quête, eux, d'une culture «nationale». «Qu'est-ce qui nous tient ensemble, malgré la différence de langue, de culture, de religion, demande Edouard Blocher? C'est la conception fédérale de l'Etat.» (2) Autrement dit, le droit laissé à chaque région de faire ce qu'elle entend et comme elle entend. Le non-volontarisme national érigé en système.

Edouard aurait pu écrire lui-même le bizarre discours prononcé par son petit-fils Christoph le 12 novembre dernier à l'Institut national genevois. Devant une salle qui l'attendait en chef des Suisses, le conseiller fédéral s'est félicité de la différence des langues dans les frontières qui sont les leurs: «Grâce au fédéralisme, les communes et les cantons jouissent d'une large autonomie, ce qui leur permet d'avoir leur propre langue, religion, culture, caractère... Notre pays connaît encore des différences. Les partisans de l'égalitarisme et de l'harmonie à tout prix le regrettent peut-être. Mais pour ma part, je dis: heureusement!» a déclaré Christoph, copiant Edouard dans une critique en règle de l'helvétisme d'aujourd'hui, cette illusion d'unité. C'est un excès de centre qui brise selon lui la Belgique. C'est ce que nous risquerions, pense-t-il, à nous centraliser davantage. Depuis cent ans, la plupart des Suisses, helvétistes sans le savoir, pensent le contraire.

(1) Cité par Christoph Schilling, Blocher, Limmat, 1997; (2) Alain Clavien, Les Helvétistes, Editions d'En Bas, 1993.

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