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Il était une fois. «Faire l'histoire» pour garantir l'avenir

Il était une fois.

Si Barack Obama ne l'a pas dit lui-même, ses proches et ses partisans l'ont répété à l'envi: «We made history.» Une vaste communauté sociale et politique, qui s'est rencontrée sur la Toile, dans des meetings, dans des quartiers, des aulas ou des bureaux, s'attribue la gloire d'avoir «fait l'histoire» en promouvant un Noir à la Maison-Blanche. En réalité, ce qu'elle a fait, c'est moins l'histoire que «l'avenir». Alors pourquoi ce besoin d'en référer à l'histoire?

Sans doute, la tentation de donner à une première - le premier Noir à la présidence américaine - la dimension d'un bouleversement historique est-elle compréhensible s'agissant de cette première-là. Mais comparée au premier homme sur la Lune, à Hiroshima, à la chute du mur de Berlin, elle rétrécit à la taille d'un événement municipal: la succession prometteuse d'un incompétent dangereux à la tête d'un Etat, certes grand et puissant.

Sans doute aussi une génération s'empare-t-elle, avec cette élection, du pouvoir subjectif de vivre et de réaliser de grandes choses et se place spontanément dans la signifiance de l'histoire. Elle y est aidée par Barack Obama lui-même, qui s'inscrit sans cesse dans la continuité?des grands Américains, Lincoln, Roosevelt, Luther King, Kennedy, comme s'il lui revenait de tracer après eux une route.

L'histoire dont on parle en l'occurrence n'en est pas une. C'est une intention, un projet, un dessein, quelque chose qui n'est pas encore arrivé. Mais le passé auquel elle renvoie sert de modèle pour l'action à venir: la grande Amérique d'hier comme inspiration pour une grande Amérique de demain.

Faire l'histoire est donc aussi réparer l'image de l'Amérique historique que l'administration Bush a salie et qu'il faut rendre à sa dignité. L'histoire est ainsi convoquée pour une œuvre de restauration, prélude à une réinvention puisqu'il est répété que «l'histoire de l'Amérique se caractérise par sa capacité à se réinventer sans cesse».

Le nouveau président se situe ainsi lui-même dans une position inédite pour un dirigeant occidental: entre un passé glorieux d'une grande et jeune Amérique d'où proviennent encore de fortes lumières, et un avenir radieux dont il est possible d'attendre prospérité et bonheur. Le présent qu'Obama représente pour son peuple s'articule sans accroc dans son discours entre le passé et l'avenir. Il est éclairé à la fois par les feux de l'avant et ceux de l'après. Qu'un président noir puisse offrir aux Américains un mémorial de leur grandeur comme garantie de leur avenir: c'est cela, sans doute, le fait de portée historique survenu le 4 novembre.

Quel autre leader dans le monde déchiré sorti du XXe siècle peut se payer le luxe d'un regard absolument positif sur l'histoire et d'une parole radicalement optimiste sur l'avenir? Angela Merkel en Allemagne? Nicolas Sarkozy en France? Vladimir Poutine en Russie? Sur le Vieux Continent, le poids du passé qui écrase - nazisme, stalinisme, colonisation - et l'incertitude d'une planète détraquée qui angoisse - réchauffement climatique, chaos social - privent le présent de ses assises historiques et de sa continuité dans le futur.

Ce présent réduit à n'être que lui-même, l'historien François Hartog le décrit comme un «présentisme»: «un rapport au temps où domine le point de vue du présent.» Il l'oppose au «futurisme» qui a dominé l'Europe depuis 1789 avec les idées de progrès, de nation, de développement, et qui a été stoppé en 1989 à Berlin avec l'effondrement de tout le système politico-intellectuel du «progrès réellement existant».

Dans le présentisme, «le présent fabrique chaque jour le passé et le futur dont il a besoin». C'est un grand bricolage semblable au postmodernisme dans l'architecture: un mélange de styles, de tons, où la mélancolie côtoie la rage et l'espérance. On réhabilite des pendus qui passaient pour coupables, on condamne des quidams qui passaient pour innocents, on donne la parole aux morts qui avaient dû se taire, on fouille les archives, on révise les jugements, on repère des traces et des indices pour recomposer un passé capable de répondre aux questions d'aujourd'hui. En bref, on cherche en tâtonnant de quoi demain pourrait fait puisque le passé n'est pas garanti.

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