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Il était une fois. Les faux calculs de Rajiv Gandhi

Il était une fois.

Le 1er février 1986, le juge du Tribunal de district de Ayodhya, dans l'Uttar Pradesh, ordonne que soit ouverte chaque jour la porte du petit temple hindou dédié au dieu Rama afin que ses fidèles puissent y pratiquer leurs dévotions. Ce temple se trouve au milieu d'une grande mosquée, la Babri Masjid, construite au XVIe siècle sous l'empereur mongol Babar. Les hindous considèrent l'endroit comme le lieu de naissance de Rama et le revendiquent exclusivement. Les Anglais avaient établi un compromis en leur autorisant un lieu de prière à l'extérieur de la mosquée. Mais deux ans après l'indépendance, Rama avait été ramené à l'intérieur de l'édifice, quoique dans une pièce sombre ouverte seulement en décembre. Grâce à la décision du juge, inspiré par Delhi, les hindous vont pouvoir prendre possession de leur sanctuaire. Le mouvement fondamentaliste hindou est aux anges, il a gagné une manche contre l'Etat séculier indien.

La concession que vient de faire Rajiv Gandhi a pour but d'équilibrer celle qu'il a faite au mouvement fondamentaliste musulman dans le cadre de l'affaire Shah Bano. En avril 1985, la Cour suprême avait obligé Mohammed Ahmed Khan, l'ex-mari de Shah Bano, à lui payer une rente de divorce à vie, obligation dont Khan voulait se libérer en invoquant le droit musulman limitant la rente à trois mois. La Cour avait défendu le principe de l'unicité de la loi pour tous les Indiens, quelle que soit leur religion. Son arrêt avait provoqué une levée de boucliers dans la communauté musulmane qui avait obligé Shah Bano à retirer sa demande de rente et à désavouer publiquement la décision de la Cour suprême. Sur quoi en 1986, le parlement avait adopté la loi sur les musulmanes, reconnaissant quasiment la validité des pratiques coraniques.

Cette année-là, Rajiv Gandhi croit avoir acheté le vote musulman et le vote hindou pour perpétuer le pouvoir du parti du Congrès et maintenir l'équilibre dans l'Etat séculier. En réalité, il a mis en marche la machine infernale du fondamentalisme au sein des deux religions. Il a déjà été assassiné en décembre 1992 et n'est plus là pour voir la démolition de la mosquée d'Ayodhya par une foule hindoue chauffée à blanc. Ni les massacres de musulmans par des bandes hindoues sauvages dans les grandes villes indiennes, en particulier à Bombay, ni les émeutes qui enflamment l'ensemble du pays.

1992 est un tournant dans l'histoire de Bombay. La question religieuse pénètre en effet sur la scène de la pègre. Jusque-là par exemple, la D- Company de Ibrahim Dawood était parfaitement laïque, avec un chef qui se trouvait être musulman et un sous-chef hindou. Mais les événements de décembre ont réveillé les loyautés confessionnelles. L'année suivante, Dawood prête ses hommes, ses contacts, son organisation et son explosif, le RDX, à la revanche musulmane: le 12 mars 1993, une série de bombes explosent dans la ville, laissant 300 morts et des centaines de blessés sur le pavé.

Son ancien adjoint, Chota Rajan, a créé son propre gang hindou, de sorte que la guerre religieuse est désormais soutenue, renforcée, compliquée par la participation active des mafias et du rackett.

Dans la décennie qui suit, on retrouve la D-Company dans les parages des Services de renseignement pakistanais, (ISI) qui lui fournissent le RDX et semble-t-il, des missions. Dawood lui-même a quitté Bombay pour Dubaï après les attentats de 1993 mais, devenu persona non grata dans cette ville en 2003, il se réfugie à Karachi. L'Inde demande au Pakistan son extradition, qui lui aurait été accordée en principe par l'actuel gouvernement. Plusieurs connaisseurs de la situation indo-pakistanaise voient en tout cas la marque de Dawood dans les attentats de la semaine dernière: le débarquement de nuit, les explosifs...

C'est maintenant la foule hindoue qui réclame vengeance contre des crimes eux-mêmes perçus par les militants islamistes comme une vengeance contre les massacres du Gujarat, où 2000 musulmans ont laissé leur vie en 2002. La violence religieuse (et la violence nationaliste qui l'accompagne), refoule à l'arrière la violence sociale que les gouvernements des années 80 cherchaient à atténuer. Elle a l'avantage durable pour les gangsters de la politique de n'avoir pas de solution: tous sont du côté du Dieu mais Dieu, impossible de savoir de quel côté il est.

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