L'enthousiasme des Européens pour Barack Obama révèle leur nostalgie d'une Amérique vertueuse présente à leur esprit par la mémoire de ses personnages exemplaires. George Washington est l'un d'eux: rentrant simplement chez lui au lendemain des batailles gagnées; revenant à ses affaires privées après deux mandats de présidence; servant la nation dans le respect de la liberté des citoyens; riche quoiqu'avec décence... Pareilles figures laissent des traces longtemps après leur disparition, elles sont des phares quand les nations se perdent.

La légende de Washington a touché la France à un moment décisif de son histoire (et donc de la nôtre): le coup d'Etat du 18 brumaire (9 novembre 1799) par lequel Napoléon s'empare du pouvoir et met un terme à la Révolution. Il est populaire, certes, mais est-il légitime? Saura-t-il se comporter en «Washington français», c'est-à-dire respecter la liberté et la volonté des Français?

Dans son dernier livre, Politiques de la Révolution française (Gallimard, mai 2008), Bronislaw Baczko consacre à cette question un magnifique chapitre dont la lecture est délectable dans les circonstances actuelles. Connu pour ses travaux sur les Lumières et les grandes étapes idéologiques de la Révolution française, l'historien scanne le moment où le pouvoir révolutionnaire français bascule dans la dictature d'un seul homme, à l'opposé du pouvoir révolutionnaire américain, rendu à la société civile et à ses institutions. Napoléon: un Washington manqué.

Dès son accession au pouvoir, Bonaparte tente de contrôler l'opinion. La nation est épuisée, il la tient, mais une opposition subsiste, qu'il méprise et veut détruire. On connaît ses démêlés avec Mme de Staël et Benjamin Constant. Mais l'inquiétude naît jusque chez ses partisans. L'un d'eux, Poultier, éditeur de l'Ami des lois, écrit: «Si, après avoir fait accepter un pacte social au peuple français, le Premier Consul en dispersait par la violence les parties intégrantes, et si le peuple français acceptait cet insigne affront, alors, je conseillerais aux républicains de traverser les mers, de fuir vers les contrées américaines... où les magistrats sont des modèles offerts à un peuple libre.» Ce ne sera toutefois pas nécessaire, poursuit-il, car «les républicains trouveront en France un jeune Washington et ne seront pas obligés d'aller demander un asile au vieux Washington de l'Amérique.»

L'optimiste Poultier reflète encore les espoirs des modérés. Napoléon sacré empereur, ces espoirs finissent en regrets: «Ah! pourquoi ne renouvelle-t-il pas l'exemple de Washington, que nous l'entendîmes si souvent proclamer plus grand à ses yeux par ses refus de s'élever au-dessus de ses concitoyens qu'il en eut en se montant sur le trône», écrit le général Gouvion-Saint-Cyr, dix jours après le couronnement.

Vaincu, exilé à Sainte-Hélène, Bonaparte commentera à son avantage la comparaison avec Washington. Comme l'Américain, écrit-il complaisamment, il aura voulu léguer à la postérité la loi, la liberté et la paix. Mais combien l'ouvrage était plus facile aux Etats-Unis où «sans effort aucun, tout prospère»; où, «en réalité, c'est la volonté, les intérêts publics qui gouvernent». «Si j'eusse été en Amérique, volontiers j'eusse été un Washington et j'eusse eu peu de mérite car je ne vois pas comment il eût été possible de faire autrement. Mais si lui se fût trouvé en France, sous la dissolution de dedans et sous l'invasion de dehors, je lui eusse défié d'être lui-même, ou s'il eût voulu l'être, il n'eût été qu'un niais, et n'eût fait que continuer de grands malheurs... Pour moi, je ne pouvais être qu'un Washington couronné. Là, je pouvais montrer avec fruit sa modération, son désintéressement, sa sagesse; je n'y pouvais parvenir qu'au travers de la dictature universelle: j'y ai prétendu, m'en ferait-on un crime?»

Baczko nous livre avec gourmandise ces longs passages auto-justificatifs. Il note la passion mortelle de Napoléon pour le pouvoir - «Ma maîtresse est le pouvoir» - avant de céder la conclusion à Chateaubriand, trente ans plus tard: «La République de Washington persiste, l'Empire de Bonaparte est détruit... Quel serait aujourd'hui le rang occupé par Bonaparte s'il eût joint la magnanimité à ce qu'il avait d'héroïque, si Washington et Bonaparte à la fois il eût nommé la liberté la légatrice universelle de sa gloire!»

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