Observant la chute de la maison syrienne au Liban, David Brooks remarque dans le New York Times que s'il existe un génie des Etats-Unis, c'est leur capacité d'imaginer des mondes nouveaux. Ils croient en un Moyen-Orient démocratisé, ils le voient comme si c'était fait. Leur croyance est communicative. Se pensant protégée par elle, une foule ose se rassembler à Beyrouth pour demander le départ des troupes de Damas. Et ce qui était impossible hier devient possible aujourd'hui, par une sorte d'Eurêka politique qui transforme le mode de pensée habituel en une représentation nouvelle. Si 8 millions d'Irakiens ont voté, pourquoi pas nous, librement désormais?

Le virus démocratique est l'arme de l'Amérique depuis ses débuts. Elle l'oppose déjà aux monarchies européennes au XIXe siècle quand les peuples se soulèvent. Après l'échec de la révolution hongroise de 1848 et l'accusation autrichienne selon laquelle Washington aurait envoyé un «espion» à Budapest, le secrétaire d'Etat américain Daniel Webster adresse un document diplomatique exceptionnel au chargé d'affaire de l'empereur d'Autriche, Georg Hulsemann, dans lequel il nie tout acte illégal et vante la grandeur du principe de liberté politique. La lettre est datée de décembre 1850*:

«Le gouvernement et le peuple des Etats-Unis, comme tous les autres gouvernements et communautés, s'intéressent vivement aux mouvements et événements de cette période remarquable, partout où ils se produisent… Le soussigné va plus loin encore et n'hésite pas à dire que dans la mesure où ces événements extraordinaires semblent avoir leur origine dans ces grandes idées du gouvernement du peuple responsable devant le peuple qui fondent la Constitution américaine, ils ne pouvaient pas ne pas susciter la sympathie des gens de ce pays… Les circonstances bien connues de l'histoire des Etats-Unis, de toute leur histoire, ont fait d'eux les représentants du principe du gouvernement par le peuple. C'est sous cette lumière qu'ils existent dans le monde. Même s'ils le voulaient, ils ne pourraient pas changer de caractère, de condition ou de destin. Même s'ils le désiraient, ils ne pourraient pas cacher à la face de l'humanité les raisons qui les ont haussés, au cours de leur très courte carrière nationale, à la position qu'ils ont maintenant parmi les Etats civilisés. Même s'ils le voulaient, ils ne pourraient pas supprimer les pensées et les espoirs qui naissent dans l'esprit des autres hommes, dans les autres pays, quand ils contemplent l'exemple accompli du gouvernement libre…»

Quand il écrit, Daniel Webster est à la fin d'une grande carrière politique qui ne l'a pas porté à la présidence comme il l'aurait souhaité mais qui a fait de lui l'un des plus vaillants défenseurs du nationalisme américain naissant. Il est donc très éloquent dans sa défense de son jeune pays contre l'idéologie monarchiste européenne restaurée par le Congrès de Vienne. Il se gausse des souverains pour qui «les réformes nécessaires et utiles… ne peuvent qu'émaner de l'intelligence et du choix de ceux auxquels Dieu a confié le pouvoir». Quant aux paroles de François II à la Diète hongroise de 1820: «à abandonner ses anciennes lois pour des constitutions imaginaires, le monde entier est devenu fou», il les considère comme «rien de moins qu'un déni de légitimité du Gouvernement des Etats-Unis, qui ne procède pas d'un trône ni de la permission de têtes couronnées».

«C'était il y a trente ans», continue-t-il avant de décrire les succès économiques des Etats-Unis, la sécurité des citoyens, leur liberté, la garantie de leur propriété et de leurs droits individuels grâce à des lois stables, pour conclure qu'«il doit être pardonné aux Etats-Unis d'entretenir la plus ardente affection pour les formes populaires d'organisation politique qui ont si rapidement contribué à leur prospérité et leur bonheur et qui ont mis leur pays sous le regard respectueux, pour ne pas dire admiratif, de tout le monde civilisé».

Liberté = prospérité = bonheur = puissance. Le message américain est intact. L'Amérique qui le diffuse en 1850 est neutre, soucieuse de ne pas violer la loi. Cent cinquante ans plus tard, elle est interventionniste, impériale et couronnée de ses propres lauriers, lourds sur sa tête autocélébrée.

* http://www.davekopel.org/Misc/Hulsemann.htm

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