Interrogeant un président Chirac sévèrement semoncé par ses électeurs, Arlette Chabot lui a demandé: peut-on appeler réformes des mesures qui impliquent autant de sacrifices? Elle prenait acte d'une nouveauté historique: en politique, la «réforme» a toujours été associée à la perspective d'une amélioration de la condition générale, non de sa dégradation.

La «réforme» s'installe dans le vocabulaire politique sous la Monarchie de Juillet, en France. En 1847, une crise couve sous le régime de Louis-Philippe. La colonisation bat son plein, la grande bourgeoisie s'enrichit par une industrialisation rapide qui bouleverse les habitudes sociales et les repères idéologiques. Dans leurs rapports au roi, les enquêteurs sociaux s'émeuvent de la misère. «Les masses prolétaires, disent-ils, privées d'aliment moral et de bien-être physique, demandent à entrer à leur tour, de gré ou de force, dans le partage des biens de ce monde.»

Depuis 1830, Paris est une fournaise politique où se côtoient toutes les idées révolutionnaires, nationales et internationales. Fouriérisme, proudhonisme, anarchisme, marxisme ne s'opposent que pour l'achèvement d'un but identique: la révolution. Tandis que s'échauffent les esprits, d'autres adversaires du régime, au sein de la classe bourgeoise, cherchent à éviter le pire. En 1843, les frères Arago, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Godefroi Cavaignac fondent un nouveau journal, La Réforme, dans lequel ils réclament des lois ouvrières, l'abaissement du «cens» électoral à cent francs, l'admission de certains titulaires de diplômes universitaires dans le corps électoral et l'incompatibilité de la fonction de député avec celle de préfet. Le chef du gouvernement, Guizot, écarte ces propositions d'un geste: «Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel, ce système absurde qui appellerait toutes les créatures vivantes à l'exercice des droits politiques.»

Interdits de réunions, les promoteurs de ces changements lancent les «banquets réformistes», selon une tradition festive de l'après-1789. Le premier a lieu à Paris en juillet 1847. Un autre le suit à Châlons, puis à Autun, puis un autre à Mâcon, où Lamartine annonce sa «révolution du mépris» contre la «royauté trafiquante». Partout dans le pays, les banquets dénoncent «la concussion, la corruption, la dilapidation». Tocqueville, se retenant d'y participer, explique – le premier – ce qui restera toujours l'ambiguïté de la réforme: «Pour la première fois, vous entreprenez de parler au peuple et vous cherchez votre point d'appui en dehors de la classe moyenne. Si vous ne parvenez pas à agiter le peuple, ce qui me semble le résultat le plus probable, vous deviendrez encore plus odieux que vous ne l'êtes déjà aux yeux de ceux qui gouvernent et de la classe moyenne qui, en majorité, les soutient, et vous affermirez ainsi l'administration que vous voulez renverser. Si vous parvenez au contraire à agiter le peuple, vous ne pouvez pas plus prévoir que moi où doit vous conduire une agitation de cette espèce.» Le 22 février 1848, un banquet réformiste est prévu dans le XIIe arrondissement de Paris. Guizot l'interdit. C'est le signal de la révolution!

Dès l'origine, la réforme politique est un effort d'amélioration qui sert à éviter la révolution. Les «grandes réformes» d'Alexandre II en Russie sont destinées à protéger le pouvoir tsariste du mécontentement et de l'émancipation de la société. Elles répondent à des aspirations populaires – abolition du servage, égalité civile, droit de propriété, etc. Elles vont au-devant des attentes, non pas à l'encontre. De même, quand Edouard Bernstein invite la social-démocratie allemande à choisir la voie réformiste plutôt que révolutionnaire, c'est dans un souci d'amélioration du capitalisme qui cessera d'être du capitalisme à force de réformes. Rosa Luxemburg objecte que les réformes sont nécessaires mais qu'elles ne remplaceront pas «la» révolution.

Les réformistes, de nos jours, sont devenus des réformateurs. A leur banquet, on ne boit que de l'eau, il n'y a rien à espérer pour l'avenir, aucun cadeau n'est offert, sinon fiscal, qui sera tout de suite confisqué pour les retraites et les assurances maladie, toutes les promesses sont suspendues au nom de la rigueur. On ne reconnaît même plus l'identité du mot «réforme», qui semble détourné de son usage initial positif pour cacher une contre-réforme. C'est pourquoi il vient si peu de monde à table.

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