Remerciant mercredi ceux qui l'ont aidé à gagner, George W. Bush fait un salut spécial, ému, à «l'architecte»: Karl Rove, celui qui a conçu et bâti la victoire. C'est bien le moins car l'as du «push polling» vient encore une fois de prouver ses talents. Ses équipes ont travaillé les électeurs comté par comté, les ont sondés, désinformés par des questions biaisées hostiles à l'adversaire, re-sondés avec de nouvelles questions favorables à l'administration, elles ont «planté» chez eux les humeurs nécessaires à la réélection. Les sociologues appellent cela la «gestion des perceptions». Exciter la veine religieuse en fait partie. Les fondamentalistes existaient déjà aux Etats-Unis quand les électeurs ont installé Bill Clinton par deux fois à la présidence mais il n'y avait personne encore pour leur donner de l'importance politique et aiguillonner chez eux, par des méthodes aussi efficaces que malhonnêtes, cette rage revancharde qu'ils ont si largement exprimée cette année. L'homme qui a su exploiter toute la puissance émotive des «valeurs», c'est Karl Rove, «l'éminence grise».

Une éminence est «grise» depuis Joseph Le Clerc du Tremblay, le Père Joseph, un capucin au service d'une éminence rouge, le cardinal de Richelieu, premier ministre de Louis XIII. Il s'agit alors, pour le pouvoir royal, de détruire la puissance politique du protestantisme en France, d'abattre les factions séditieuses de la noblesse et de rabaisser la maison d'Autriche. Le duc y réussit avec son conseiller, le «Tenebroso cavernoso» comme il dit. Bien avant Karl Rove, le Père Joseph met son talent à combiner mensonges, rumeurs et vérités; à monter ses ennemis les uns contre les autres en trompant leur bonne foi et leur vanité. Les capucins sont de la partie, tissant tout un réseau par où passent informations et désinformations. Pendant la guerre de Trente Ans, l'habileté du Père Joseph compense la faiblesse militaire de la France. Il noue et dénoue les alliances, manipule, rompt les promesses. Défait, l'empereur germanique Ferdinand II dit à ses généraux: «C'est un pauvre capucin qui vous a battus.»

Quand Richelieu, malade et découragé, veut abandonner le pouvoir sous le prétexte qu'il a trop d'ennemis, le Père Joseph le semonce comme un enfant: «Vous n'osez plus vous montrer dans Paris de peur d'une émeute? Eh bien, tout au contraire, sortez sans protection, faites-vous transporter au milieu de cette foule, elle vous acclamera». Bien vu, tout se passe comme prévu. En guise de félicitations, le capucin traite le duc de «poule mouillée». Rove a-t-il de ces licences envers son maître Bush? Quand le Tenebroso meurt dans les bras de son cardinal en 1638, trois mois après la naissance de Louis XIV, «l'architecte» a construit les bases de la monarchie absolue.

L'éminence grise est destinée à être haïe. Elle l'est plus ou moins selon son éthique personnelle, mais le rôle même est suspect: trop d'intelligence ou d'intuition, trop cachée, derrière un personnage public dont la vérité est obérée par cette ombre près de lui. Raspoutine, l'exemple le plus extrême, mi-devin, mi-tricheur, finit assassiné en 1916, peu avant le tsar et sa famille dont il a prévu la mort dans le «déluge terrible qui passera sur la Russie, la livrant aux mains du diable». Au même moment, dans l'ombre du président américain Woodrow Wilson et pour son bien, le «colonel» Mandell House manigance toutes sortes de projets, inégalement utiles, comme une tentative (ratée) d'ultimatum à l'Allemagne ou les fameux «quatorze points» qui serviront de programme à la Société des Nations. Le président Roosevelt déclinera ses services mais aura lui aussi son éminence grise, ce Harry Hopkins, dont il dit en 1941 qu'«il ne demande rien sauf servir». Hopkins est sans doute avant Rove le conseiller personnel le plus puissant de l'histoire gouvernementale américaine.

Dans la France contemporaine, les présidents se servent d'hommes d'influence plus que d'éminences grises. Les Foccard de De Gaulle, les Juillet de Pompidou, les Grossouvre de Mitterrand. Jacques Chirac, lui, a son Tenebroso en la personne de Jérôme Monod, l'inspirateur de toutes les fausses manœuvres comme de celle qui compte le plus: la conquête de l'Elysée. Car le point commun de tous les Père Joseph est la passion du pouvoir, celle qui fait dire à Richelieu: «Un homme de grand cœur ne doit jamais refuser un pari douteux quand il y a apparence qu'il puisse réussir.»

Sources: Georges Mounin, Machiavel, Seuil, Paris 1966

A propos de Harry Hopkins: http://www.spartacus.schoolnet.co.uk/USARhopkins.htm et http://www.library.georgetown.edu/dept/speccoll/hopbio.htm

A propos du colonel House : www.firstworldwar.com/bio/house.htm

Sur le Père Joseph, Historia n0 662, février 2002

Karl Rove:Prince of push polling, par Daniek R. Morrow, The Potomac, Washington's Literary Review

What are Push Polls, Anyway?, par Karl G. Feld, Campaigns and Elections, Mai 2000.

On trouve dans cet article la définition de cette pratique selon le National Council on Public Polls (NCPP) dans un communiqué de 1995: «A telemarketing technique in which telephone calls are used to canvass vast numbers of potential voters, feeding them false and damaging 'information' about a candidate under the guise of taking a poll to see how this 'information' affects voter preferences. In fact, the intent is to 'push' the voters away from one candidate and toward the opposing candidate. This is clearly political telemarketing, using innuendo and, in many cases, clearly false information to influence voters; there is no intent to conduct research.»

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.