Opinions

Il était une fois. L'excuse du crime par son contexte

L'écrivain autrichien Peter Handke révèle le fond de sa pensée dans une

L'écrivain autrichien Peter Handke révèle le fond de sa pensée dans une longue interview à la Neue Zürcher Zeitung de samedi dernier (17-18 juin). C'est une contribution importante à l'apologétique des horreurs historiques, bâtie sur deux piliers: la reconnaissance du crime, «oui, Srebrenica est horrible, une honte éternelle»; mais l'excuse du crime par son contexte: «je dis, Srebrenica était une vengeance aveugle pour le meurtre de milliers de Serbes aux alentours pendant trois ans.» «Le mot «relativiser» est devenu injurieux, ajoute Handke. Je relativise.» Il s'enferme ainsi dans un raisonnement destiné à sauver la réputation de Slobodan Milosevic et de la Fédération yougoslave contre ceux qui l'ont quittée et détruite: Slovènes, Croates, Bosniaques, les vrais coupables...

Handke n'est pas le premier à noyer les atrocités historiques sous le motif de leurs circonstances. Quand, derrière Soljenitsyne et les dissidents, l'Occident s'en prend au totalitarisme soviétique, le linguiste américain Noam Chomsky déclare: «Il est frappant que la découverte du goulag se soit produite à la fin de la guerre du Vietnam, au moment où il convenait de détourner l'attention vers d'autres atrocités... C'est pour les mêmes raisons que l'on fait une telle publicité en France et aux Etats-Unis aux atrocités qui se sont produites dans les différents pays d'Indochine, au Vietnam et au Cambodge, en particulier. A la limite, peu importe que les faits soient vrais ou non... Si les atrocités existent, on les affiche. Si elles sont insuffisantes, alors on les invente.» (Le Monde, 22 mars 1979)

Chomsky est embêté que le goulag ou l'enfer cambodgien de Pol Pot fassent le jeu de la propagande américaine, comme Handke est embêté que Srebrenica puisse donne raison à l'OTAN. En cas d'embêtement: relativiser.

Relativiser: mettre en relation l'indescriptible avec le descriptible, équilibrer ce qui laisse muet et ce qui permet de parler, minimiser ce que l'on ne comprend pas au moyen de tout ce que l'on croit pouvoir comprendre.

Un président du parlement allemand, Philipp Jenninger, est tombé dans ce piège en 1988 pour le 50e anniversaire du pogrome antijuif de la «Nuit de cristal». Innocence ou maladresse, il a décrit dans son allocution le cadre psycho-politique qui aurait amené les Allemands à l'antisémitisme nazi. Inattaquable sur le génocide, ce discours a pu laisser croire qu'une situation objective y aurait conduit par un enchaînement logique et rationnel des événements depuis la défaite de 1918.

Les députés, d'abord stupéfaits, ont obtenu pour le lendemain la démission de leur président. Le «cas Jenninger» a donné lieu à maintes polémiques. C'était l'exemple du faux discours, au faux endroit et au faux moment. Le président a ignoré ce fait majeur qu'il n'est pas possible de comprendre l'incompréhensible; qu'il y a chez les auteurs d'atrocités une part irréductible d'irrationalité, impossible à accommoder après coup par du rationnel.

Le XXe siècle n'est pas avare de grands explicateurs. Un Walter Duranty, correspondant du New York Times à Moscou au début des années 30, décrit la liquidation des koulaks par Staline - «difficilement compréhensible pour un Américain» - comme visant «l'abolition complète des frontières entre les classes, la mort de toutes les distinctions entre l'homme et l'homme sauf celles du talent et du service de l'Etat». C'est le principe des œufs qu'il faut casser pour faire une omelette. Sauf qu'il n'y a même pas d'omelette: quand 3 à 10 millions de personnes disparaissent dans la catastrophe agricole, Duranty fait semblant de ne rien voir. «Il n'y a pas de famine, ni de mort par privations, écrit-il en 1933. Le fort taux de mortalité est dû aux maladies résultant de la malnutrition.» (Le jury du Pulitzer a renoncé en 2003 à lui retirer son prix de 1931, se contentant de souligner ses manquements.)

On juge ces jours-ci le «Négus rouge» à Addis-Abeba. Le colonel Mengistu Hailé Mariam, maintenant réfugié au Zimbabwe, a mené l'Ethiopie d'une main de tortionnaire dans les années 1976-1979. Pour diviser ses ennemis, il a notamment organisé le déplacement des populations, la fameuse «villagisation». Jean Ziegler, qui l'avait à la bonne, a toujours eu sous la main une explication à cette catastrophe humaine: «la lutte contre la sécheresse».

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