John McCain, le candidat républicain à la présidence des Etats-Unis, a fait sienne une idée explorée dans certains cercles politiques américains d'une «Ligue des démocraties». Associés, les pays gardiens des libertés renforceraient leur influence en affirmant ensemble leurs valeurs dans le monde chaotique et potentiellement dangereux d'aujourd'hui. «Les Etats-Unis ne peuvent plus rester en tête par la vertu de leur seule puissance, a expliqué le candidat dans un discours de politique étrangère à Los Angeles. Nous ne pouvons pas à nous tout seuls construire une paix durable fondée sur la liberté. Nous devons faire de nos alliances le cœur d'un nouvel accord - une Ligue des démocraties - à même de mettre la vaste influence de plus de cent nations démocratiques dans le monde au service des valeurs et des intérêts que nous avons en commun.»

Peut-être s'agit-il seulement d'un discours électoral destiné à conforter les Américains dans leur sentiment d'être une nation bonne, soucieuse de créer un monde à son image; peut-être McCain veut-il signaler aux alliés des Etats-Unis que c'en serait fini avec lui de l'autisme qui caractérise l'administration Bush. Mais les mots employés, une «ligue», réservée aux «démocraties», révèlent un univers mental très différent de celui auquel nous a habitués le XXe siècle: tant la «société des nations» que les «nations unies» en référaient à de l'universel, c'était le monde qui était à organiser, quels que soient le régime et l'odeur des nations qui le composaient. Seuls importaient des comportements qui devaient viser au respect de la paix. Or, désormais, il y aurait deux mondes, celui qui est démocratique, donné pour plus fort s'il s'associe, en face de celui qui ne l'est pas et dont il faut se défendre, idéologiquement et, si nécessaire, militairement.

Dans cet esprit, John McCain souhaite l'exclusion de la Russie du G8, instance dirigeante où l'Inde et le Brésil devraient prendre place; il préconise une intervention de ladite Ligue au Darfour; des sanctions accentuées contre l'Iran; des pressions concertées sur la Birmanie et le Zimbabwe «avec ou sans l'accord de Moscou ou de Beijing», c'est-à-dire sans l'ONU, enterrée au passage.

En 1648, au Traité de Westphalie, les nations européennes qui sortaient de trente ans de guerre de religion avaient établi un principe de non-ingérence selon lequel «la religion du prince est la religion du peuple» (cujus regio, cujus religio). Destiné au départ à protéger les populations civiles contre les agressions religieuses, il a contribué à fonder l'ordre des souverainetés nationales dont s'inspirent encore les partisans de la realpolitik.

Contre les restes de cet ordre, étranger ou même hostile à la morale, Jimmy Carter a déclenché les foudres de l'éthique au moyen d'une campagne de promotion des droits de l'homme. Il y a perdu sa présidence mais Ronald Reagan, après lui, a joué de cet atout pour déployer et justifier sa politique de puissance.

Les beaux jours du «droit d'ingérence», si brillamment défendu par Bernard Kouchner avant et après la chute de l'empire soviétique, tant en Asie qu'en Europe, ont fait place au sein de l'ONU à un plus modeste «devoir de protection» des populations civiles agressées. L'un et l'autre ont toutefois montré leurs limites dans un ordre international qui n'en légitime pas fondamentalement le concept et encore moins la pratique.

Tous les systèmes de politique internationale expérimentés jusqu'ici se sont déployés parmi des nations relativement homogènes. Le «concert des nations» dans l'Europe westphalienne rassemblait ou opposait des mêmes, y compris lorsque les Etats-Unis s'en mêlaient. Le monde wilsonien de la Société des Nations, après la Première Guerre mondiale, était un monde occidental, accompagné de clients cooptés. Celui de l'ONU, après la Seconde, était plus large, mais sous forme d'un rassemblement d'Etats autour des valeurs des vainqueurs de la guerre. Or son attrait a cessé. Et la diversité du monde explose.

La Ligue des démocraties est la solution que McCain et ses mentors croient avoir trouvée au problème de cette hétérogénéité nouvelle. Une solution pré-westphalienne, de conquête idéologique. Une mauvaise solution. Mais la realpolitik dans laquelle on se précipite n'en est pas une meilleure.

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