La 59e Assemblée générale de l'ONU a une fois de plus abordé la question de l'élargissement du Conseil de sécurité, sous la pression conjuguée de l'Allemagne, du Japon, du Brésil et de l'Inde, candidats à un siège permanent. Un projet de réforme est actuellement à l'examen: on envisage un Conseil de 24 membres divisés en trois catégories, les permanents, les semi-permanents et les non-permanents. La Suisse n'y est pas opposée, mais elle remet en question l'existence du droit de veto, que la réforme n'aborde d'ailleurs pas clairement. Quelles que soient les solutions, une chose paraît sûre: le moment approche où l'Allemagne et le Japon passeront la barrière qui les tenait depuis cinquante-neuf ans hors du cercle décideur aux Nations unies. Cette échéance fait une victime: l'Italie. En Italie, elle brise un cœur: celui de Paolo Fulci.

Paolo Fulci est le plus célèbre, le plus original et le plus aimé des ambassadeurs italiens. Représentant à l'ONU de 1993 à décembre 1999 – sept ans –, il a réussi à bloquer toutes les tentatives de réforme du Conseil de sécurité qui auraient permis à l'Allemagne d'accéder à un statut de membre permanent auquel l'Italie n'aurait jamais pu songer.

Accueillant et affable, assez riche pour tenir table ouverte à New York dans une demeure du meilleur goût, Fulci a commencé son mandat avec une annonce claire et nette: l'Italie veut être traitée sur le même pied que l'Allemagne et le Japon. On lui objecta les chiffres comparatifs des PIB et des populations. Sa réponse est restée célèbre: «Mais enfin, l'Italie aussi a perdu la guerre.»

A la fin du conflit Est-Ouest et de ses alignements politiques rigides, la réforme de l'ONU était devenue plus pressante. Avec l'arrivée de nouveaux membres, la représentativité du Conseil de sécurité paraissait insuffisante. Fulci a vu le danger pour son pays: à moins qu'un siège permanent fût attribué à l'Union européenne, siège que Rome aurait occupé par tournus, l'Italie allait disparaître dans la masse des pays invisibles avec les Philippines, le Sri Lanka et autre Danemark. Il a pris la menace à revers. Tel un général d'armée, il est parti au «combat», «sous le drapeau de la démocratie». C'est lui qui emploie ces termes: l'ONU est un champ de bataille, on gagne ou on perd, il n'y a pas de milieu. Et l'ambasciatore n'était pas du genre à mollir. «Cinq membres permanents, c'est déjà cinq de trop», trompeta-t-il, tandis que la France, la Grande-Bretagne, la Russie, la Chine et les Etats-Unis songeaient à hisser l'Allemagne et le Japon auprès d'eux, sans droit de veto. Son plan de campagne était prêt: saboter les candidatures ennemies. Aux Indiens: pourquoi le Japon entrerait-il au Conseil et pas vous? Aux Brésiliens: pourquoi l'Allemagne et pas vous?, et ainsi de suite. Ayant rassemblé les moyennes puissances du Sud contre l'exclusivisme nippo-germain, il monta les petits Etats contre les moyens. Aux Pakistanais: pourquoi l'Inde et pas vous? Aux Chiliens: pourquoi le Brésil et pas vous? Et ainsi de suite. Discours publics, chuchotements à l'oreille, combinazzione, séduction, on n'échappait pas au charme de l'ambasciatore.

Son plus grand succès, et le plus durable, est cette résolution selon laquelle toute réforme du Conseil de sécurité nécessite une majorité qualifiée de deux tiers des membres de l'ONU. Une digue qui n'empêcha pas le Japon de se lancer à la conquête des petits Etats, presque assez nombreux aujourd'hui pour lui accorder un siège permanent «sans droit de veto».

La digue a tenu tant que l'ambasciatore a occupé le terrain, tant qu'il a pu mobiliser la communauté italo-américaine pour le combat de la mère patrie et entretenir à dîner la foule des minuscules plénipotentiaires. Puis elle a commencé à céder. Les années de l'Italie glorieuse à New York se sont terminées dans le réalisme et la force des choses. Paolo Fulci confie sa peine à des journalistes désolés, répétant après lui que l'Italie est en train de sombrer dans la série D des nations. Il rappelle que, pendant son septennat à New York, elle a gagné 27 fois, perdu une seule, et encore, sur un sujet mineur. «Quand je rencontrais l'ambassadeur du Laos dans les couloirs, il faisait le signe de la victoire, comme Churchill, en disant «L'Italie est invincible». Madeleine Albright, l'ancienne secrétaire d'Etat, parle de sa «légendaire diplomatie». Personne n'a jamais pu se fâcher avec lui. Il a retrouvé sa place à la vice-présidence du groupe Ferrero International, qui produit les Baci, les baisers en chocolat.

Sources: Pour les déclarations de Paolo Fulci devant le Conseil de sécurité: http://www.globalpolicy.org/security/docs/fulci1.htm

pour ses interviews: http://www.caffeeuropa.it/attualita/107attualita-fulci.html

sur la réforme du Conseil de sécurité: http://www.grrg.it/articolo_corto.asp?id=1329

le site de l'ONU : http://www.un.org

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