Le président Jacques Chirac a déclaré officiellement que la France était «mûre» pour avoir une présidente. Lui, en tout cas, paraît mûr pour laisser sa succession à une femme. Une ou deux sont en train de se préparer dans les loges. C'est donc le moment de se demander pourquoi cette France «mûre» est restée si longtemps immature.

La faute en incombe à Charles VII. La guerre de Cent Ans enflamme le pays. En 1420, Charles VI devenu fou, sa femme, Isabeau de Bavière, déshérite le dauphin Charles au profit de Henri V d'Angleterre. L'affaire passe très mal. Le fils trahi a beaucoup d'amis qui comptent sur lui pour «bouter l'Anglais hors de France». Parmi eux, une certaine Jeanne d'Arc, à l'écoute des voix qui lui ordonnent de délivrer Orléans puis d'amener Charles à Reims pour un sacre grandiose à même de démontrer sa légitimité dynastique.

Au moment où il accède au trône, en 1429, Charles VII n'a d'autorité que sur une parcelle de territoire et le sacre de Reims ne suffit pas à désarmer les rivaux. Pour vaincre les résistances, les spin doctors de l'époque ressortent un ancien texte oublié, attribué aux Francs Saliens et validé par un Clovis reconvoqué pour l'occasion. Il stipule que la succession au trône de France ne se fait que par ordre de primogéniture mâle. Selon cette loi dite «salique», les femmes de la maison de France ne peuvent ni prétendre au trône ni transmettre la couronne à leur fils aîné. Cette tradition interdit également à un roi de déshériter son aîné, comme l'a fait Charles VI - ou en tout cas Isabeau en son nom.

L'enjeu pour les Valois est la prolongation sans discontinuité de la dynastie capétienne française. Il faut qu'elle soit intangible afin d' échapper aux prétentions anglaises. Le recours à la loi salique solidifie donc la partie faible de la lignée qui va de Philippe IV le Bel à son neveu Philippe VI, premier des Valois, en contournant Edouard III, l'enfant que l'aînée de Philippe IV, Isabelle de France, a eu avec le roi anglais Edouard II.

Le besoin de légitimité personnelle de Charles VII s'accompagne d'une ambition pour le pays qu'il est en train de reconquérir ville après ville. Il est donc utile à ses projets de montrer que si le roi est mortel, la fonction royale est toujours exercée puisque la dynastie, une fois les femmes écartées des prétentions, ne s'éteint jamais. Il y a toujours un héritier mâle selon la loi salique, dût-il comme Henri de Navarre en 1589, n'être cousin du roi qu'au vingt-troisième degré.

Car si la dynastie est éternelle, la France ne l'est-elle pas avec elle? Le raisonnement, que moque Voltaire, a été scrupuleusement observé jusqu'à la chute de la monarchie. Et même après.

Ce n'est pas que la France ait manqué de très grandes femmes dotées de très grands pouvoirs. Mais s'agissant du pouvoir suprême, elles ne l'ont jamais exercé en leur nom. Jusqu'à maintenant. Celle que les électeurs de la Ve République pourraient choisir comme présidente l'année prochaine serait la première.

Jeanne d'Arc ne roule pas pour elle mais pour Charles, sous les ordres de l'Ange, avec les forces de Dieu...

Anne de France, fille aînée de Louis XI, ne peut qu'assister politiquement son frère Charles VIII, sacré à Reims en 1484. La souveraine, disent les historiens, c'est elle. Mais le titre, elle ne l'a pas.

Catherine de Médicis est une reine bien rangée auprès de son mari, Henri d'Orléans devenu Henri II en 1547, quand la mort de ce dernier la précipite dans les guerres de religions. Elle y joue un rôle de premier plan, comme gouvernante ou régente, mais jamais comme monarque. (Une Catherine Médicis vient de signer un livre aux Editions Michalon, à Paris, J'arrive, il est plus tard que vous ne le pensez. Tout Paris se demande qui est cet auteur si bien caché!)

«Je donne ma voix sans difficulté dans trois ou quatre cents ans à une fille de France qui resterait seule descendante en droite ligne de Hugues Capet, raille Voltaire dans l'article du Dictionnaire philosophique sur la loi salique. Je la fais reine, pourvu qu'elle soit bien élevée, qu'elle ait l'esprit juste et qu'elle ne soit point bigote...» Quand il écrit, la Russie, l'Angleterre, l'Espagne, la Hongrie ont déjà eu des reines ou impératrices aux commandes.

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