La France se prépare à son tour à se défaire des 3000 tonnes d'or détenues dans sa banque nationale. Comme en Suisse, toute la question est de savoir comment et à quelles fins utiles. Le ministre des Finances souhaite utiliser le profit de la vente pour les dépenses de l'Etat. Le patron de la banque rétorque que c'est impossible: l'or est un patrimoine, il n'est pas à la disposition des ministères. Il peut et doit toutefois être remplacé par des actifs plus rémunérateurs, actions ou devises, dont les intérêts financeraient certaines activités de l'Etat, les universités ou la recherche par exemple, comme dans le projet allemand. Il y a 30 milliards de dollars de plus-value à prendre, les convoitises sont attisées.

L'or français fait partie des 35 000 tonnes de lingots gisant dans les coffres des principales banques centrales, dont l'américaine, avec 8138 tonnes. On emploie désormais ces mots: l'or «dort», il «attend», il «croupit». La technologie financière ayant fourni des instruments de plus en plus astucieux, depuis l'invention du papier monnaie, pour organiser et contrôler les mouvements monétaires, l'or n'est plus utile. Sa dernière mission est de rapporter aux Etats qui le détiennent un mirifique bénéfice: ils l'ont acheté 35 dollars quand il servait encore de couverture de la monnaie, ils le revendent aujourd'hui autour des 250 dollars l'once.

Les acheteurs, ceux qui croient encore, comme en Asie, en sa capacité de valeur refuge, ceux qui souhaitent échapper aux réserves en dollars, ceux qui en ont besoin dans l'industrie, la bijouterie et la joaillerie, ont tous intérêt au maintien d'un bon prix. Les banques centrales s'organisent pour ce faire. Après la vente aux enchères, en juillet 1999, de 25 tonnes par la Banque d'Angleterre, le cours avait chuté. Les banques centrales s'étaient aussitôt mises d'accord pour ne pas vendre plus de 400 tonnes par an. Accord renouvelé cette année en mars, à Bâle, rehaussant la limite maximum à 500 tonnes. La Suisse cherche à écouler 2000 tonnes d'ici à 2004. Elle n'en est qu'à 1170 tonnes.

L'or descend de son Olympe, rabaissé au statut de «produit», comme le blé ou l'étain. Mercredi, ses prêtres ont même décidé de supprimer le rituel qui se déroule chaque jour au troisième étage de la banque Rothschild à Londres depuis le 12 septembre 1919 pour la fixation du prix de l'once: cinq courtiers, tenant dans une main un téléphone et dans l'autre un petit drapeau britannique, se retrouvent à 10 heures, puis à 15 heures, pour les séances de «fixing». Tant qu'ils reçoivent des ordres d'achat ou de vente des salles de marché de leur maison, ils maintiennent le drapeau levé. Dès que les cinq drapeaux se retrouvent abaissés au même moment, le fixing est établi.

David de Rothschild, successeur de Sir Evelyn à la tête de la banque qui avait approvisionné en or les armées de Wellington contre le blocus de Napoléon, abandonne son privilège symbolique mais coûteux. Il gérera désormais sa maison en fonction des seuls critères de rentabilité. L'or n'y a plus la première place.

John Maynard Keynes aura enfin eu raison. Il avait évoqué dès 1913 le remplacement de l'or par une monnaie internationale idéale, rationnellement fondée. En 1922, à la conférence de Gênes sur la reconstruction économique de l'Europe, il avait milité dans la délégation britannique contre le retour à l'étalon-or à la parité d'avant-guerre. Le système de l'étalon-or, expliquait-il, soumet la stabilité des prix intérieurs et de l'emploi à celle du taux de change de la monnaie. Il empêche les pays de mener une politique économique indépendante et assujettit finalement les plus faibles aux plus forts. C'est alors qu'il avait décrit l'or comme une «relique barbare» aux mains de ceux qui sont au sommet de la pyramide sociale. Churchill, chancelier de l'Echiquier, l'avait écouté mais pas suivi. Il était revenu à l'étalon-or à la parité d'avant-guerre, ce qui avait eu des répercussions sociales désastreuses, comme l'avait prévu Keynes. Le 21 septembre 1931, l'étalon-or était suspendu. Cinquante ans plus tard, Nixon suspendait aussi la convertibilité du dollar en or.

L'or est maintenant complètement libéré de ses responsabilités monétaires. Mais son temps magnifique de l'«eldorado» reste vivant dans la mémoire et les émotions. On chante encore la complainte d'un chercheur d'or californien pleurant sa fille, noyée dans un ravin: «Oh my darling, oh my darling, oh my darling Clementine!»

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