En même temps qu'on apprend les frasques de l'imprésentable Victor-Emmanuel de Savoie, les électeurs de la Péninsule repoussent la réforme constitutionnelle proposée par le clan Berlusconi. Les deux événements sont liés par la coïncidence du temps et par une double logique du présent et du passé.

Victor-Emmanuel est l'héritier d'une monarchie qui a fait l'unité italienne au XIXe siècle. C'est pour ne pas la défaire que les Italiens ont refusé des changements majeurs dans l'actuelle Constitution.

Victor-Emmanuel, comme Berlusconi, son ami et son protecteur, est un homme du Nord, ce Nord qui a su vaincre l'occupation autrichienne par le rassemblement de ses provinces. Ce Nord qui a ensuite libéré et uni les peuples de la Péninsule sous le drapeau de la maison de Savoie-Piémont-Sardaigne. Or ce sont les Italiens du Sud qui ont massivement rejeté la réforme berlusconienne, porteuse à leur avis de l'affaiblissement de l'Etat central inventé par Turin pour Rome, leur seule garantie qu'ils ne seront pas abandonnés fiscalement par les contribuables du Nord.

L'iconographie patriotique italienne représente sous toutes les formes possibles la scène qui a eu lieu le 26 octobre 1860 dans la petite localité de Teano, au-dessus de Naples: Garibaldi, qui vient d'évincer les Bourbons du royaume de Naples à la tête de sa troupe des «Mille», après s'être emparé de la Sicile et de la Calabre, dépose aux pieds de Victor-Emmanuel «l'autorité que, dit-il modestement, les circonstances m'ont conférée».

Le condottiere démocrate qui s'est battu pour la solution piémontaise de l'unité italienne pénètre dans Naples aux côtés du chef de la maison de Savoie, ce roi «galantuomo» de la légende, autour duquel se sont rassemblés les activistes, les intellectuels, les créateurs de la grande cause nationale. Cavour est son premier ministre, son penseur, son stratège, le bâtisseur de son Etat. Il a manœuvré pour obtenir l'appui politique de Napoléon III sans provoquer l'Autriche.

Le 18 février 1861, le premier parlement italien élu se réunit à Turin et le 23 mars, les représentants de 22 millions d'Italiens proclament Victor-Emmanuel II «roi d'Italie par la grâce de Dieu et la volonté de la Nation». La Vénétie et Rome n'en feront partie que dix ans plus tard.

La «solution piémontaise» s'est imposée parce que, en pleine restauration post-napoléonienne, le père de Victor-Emmanuel, Charles-Albert, avait établi dans ses Etats une Constitution relativement libérale autour de laquelle les élites et le peuple avaient pu se mobiliser. Quand Metternich avait été chassé du pouvoir à Vienne, en 1848, incitant les provinces et villes italiennes occupées à secouer le joug, Charles-Albert avait pris les armes. Sans aide étrangère car «L'Italia farà da se», (L'Italie se fera par elle-même) mais avec l'aide de Toscans, de Napolitains, de Romains, le roi s'était lancé dans la «première guerre d'indépendance». Perdue contre Radetsky à Milan, elle s'était achevée en désastre à Novare en mars 1849, obligeant le monarque à abdiquer pour sauver sa dynastie.

Victor-Emmanuel, reprenant la couronne d'un «roi martyr», allait réparer les échecs de son père.

Mais l'unité italienne a été problématique depuis le début. «La population n'a rien obtenu du nouveau régime, écrit le Sicilien Francesco Crispi en 1863. Aucune justice. Pas de sécurité personnelle, l'hypocrisie de la liberté sous un gouvernement qui n'a d'italien que le nom... La Sicile court vers la catastrophe.» Celle-ci se produit en 1866, quand s'organisent les bandes armées, jamais entièrement dissoutes depuis.

Le Nord ne comprend pas le Sud. Le Sud, privé de sa légitimité, s'organise en guérilla, légale ou illégale, pour occuper le plus d'espace possible dans l'Etat, pour acheter ou contraindre le personnel politique. Peu à peu, les méthodes mafieuses ont gagné le Nord, qui en méprise le Sud d'autant plus. Ses Ligues sont là pour l'en détacher.

Pendant qu'un premier ministre milanais et un Savoie trichent au jeu à la façon sicilienne, la Sicile vote à fond pour l'unité italienne. Mais sans les 20000 voix qui ont remis l'idée républicaine au pouvoir à Rome ce printemps, qui sait si la «solution piémontaise» de 1861 n'eût pas été peu à peu remplacée par la «solution sicilienne»?

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.