Avant d'être une directive de la Commision européenne sur la libéralisation des services, Bolkestein était un Monsieur (Hollandais, 72 ans, père de trois enfants, marié en secondes noces avec l'actrice Femke Boersma). La célébrité ne lui est pas venue d'un coup. Sa cote d'impopularité était déjà assez haute quand il était commissaire chargé de faire régner l'équité des situations fiscales au sein du marché intérieur de l'Union (1999-2004), avant même qu'il ne rédige la désormais fameuse directive qui porte son nom.

En libéral de conviction, Frits Bolkestein avait pris très au sérieux – il n'était pas le seul – l'idée lancée par Jacques Delors de créer sur le territoire de l'Europe communautaire un «marché intérieur unique» où circuleraient les gens, les biens, les capitaux, les idées, les goûts et, il le sait maintenant, les dégoûts et opprobres. Sitôt installé dans ses fonctions bruxelloises au sein de la Commission Prodi, il s'était lancé dans la bagarre: contre l'Espagne et l'Italie, qui essayaient de protéger leur marché électrique des appétits de la compagnie française EDF (Electricité de France); contre la France, qui protégeait EDF; contre l'Autriche, qui protégeait ses banques coopératives; contre le Danemark, qui protégeait son aéroport; contre son propre pays, les Pays-Bas, qui voulaient garder leurs droits dans la poste et le téléphone; contre la Suède, qui maintenait son contrôle sur l'importation d'alcool; contre la Grande-Bretagne même, excessivement attachée à son Royal Mail. De toutes les tâches de la Commission européenne, l'ouverture des marchés est certainement celle qui plaît le plus à un libéral. Il y faut de l'intrépidité. Frits Bolkestein a ajouté la témérité.

En Allemagne, il est l'«innommable Hollandais»: il s'en est pris à la chasse gardée de Gerhard Schröder, Volkswagen, 322 000 emplois, basée dans le Land de Basse-Saxe dont le chancelier fut ministre-président. Une «loi VW» contre les risques d'OPA étrangère stipule qu'un actionnaire disposant de plus de 20% d'actions ne peut exercer plus de 20% de ses droits lors d'une assemblée générale. En outre, une décision stratégique ne peut être approuvée qu'avec 80% des voix. Ayant dit et redit aux Allemands, sur tous les tons, avec menace de procédure en infraction, que ce verrouillage était contraire à la libre circulation des capitaux, Bolkestein s'est vu traiter «d'antigermaniste». Ce qu'il a nié, la main sur sa médaille allemande, reçue au nom de sa famille pour réparation de l'internement de son père dans un camp de concentration comme otage de son grand-père, membre du gouvernement néerlandais en exil à Londres. «Je m'attendais à ces réactions, a dit le commissaire. Mais elles proviennent de la meilleure Allemagne qui ait jamais existé sur le sol allemand.»

Les démêlés de Bolkestein avec Berlin ont fait des heureux parmi les réfractaires au grand marché. En particulier chez les investisseurs suédois, pour lesquels l'idée contenue dans son projet de loi sur les OPA selon lequel chaque action donne droit à une seule voix en assemblée générale est une ingérence dans les affaires économiques nationales: près de la moitié des entreprises suédoises cotées en Bourse ont en effet un double système de vote qui permet aux fondations de famille de garder le contrôle sur de grands groupes avec un minimum de risques.

Il ne manquait pas grand monde au tableau de chasse du commissaire quand la Suisse y a figuré à son tour. C'était en 2002. Elle négociait l'imposition des revenus de l'épargne et la traque de la fraude fiscale. «En tant que démocrate, écrivait Bolkestein, je crois en l'obligation des individus et des entreprises de payer la totalité de l'impôt auquel ils sont astreints. Je ne supporte pas les tricheurs. Je ne supporte pas non plus ceux qui font leur profit de l'usage souvent lucratif de l'évasion fiscale.» A cette époque-là, la Suisse ne supportait pas non plus Bolkestein.

Le commissaire ne s'est pas représenté pour la Commission Barroso (ou n'a pas été présenté). Il s'est retiré pour écrire des livres sur le rôle des intellectuels dans la politique. Il lit le bulletin de la Société du Mont-Pèlerin, le refuge idéologique de la pensée libérale, fondé en 1947 par Friedrich von Hayek. Et il passe de bons moments à veiller comme président sur le sort des Solistes Bach D'Amsterdam, orchestre baroque réputé pour se diriger sans chef.

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