«Le Temps» de Côte d'Ivoire publiait mardi dernier un éditorial enflammé sur «l'esprit ivoirien» avec un hommage particulier au «général de la jeunesse», le leader des milices du président Gbagbo qui ont semé la terreur à Abidjan: «C'est tout ce monde qui, aujourd'hui, se retrouve dans la rue, non pas à l'appel du chef de l'Etat, mais d'un jeune à l'esprit éveillé: Blé Goudé. Avec lui, les Ivoiriens ont sublimé la mort. Tous devenus des kamikazes. Des bombes entre les jambes de Chirac. Tous prêts à exploser pour une cause noble: la Défense de leur patrie.»

L'«ivoirité», concept assez vague né après la mort du président Houphouët-Boigny pour couper le lien avec la France qu'il avait volontairement entretenu, a eu d'abord une connotation républicaine: il s'agissait de maintenir une certaine cohésion nationale entre des populations très mélangées de par leurs origines, leur religion et leur culture. Mais rapidement, au gré des luttes de faction et des rivalités personnelles des candidats à la présidence, l'ivoirité a été mise au service d'un nationalisme irrité qui a fini par se prendre pour la seule cause en débat. Elle permettait d'écarter les «étrangers» de la course au pouvoir, bénéfice appréciable pour une «autochtonie» déjà nombreuse en regard des richesses et des postes à distribuer. Elle permettait ensuite de bricoler un programme politique de construction de la nation et de défense de son indépendance: le national-ivoirisme, ou le social-ivoirisme du président Gbagbo. A quelques détails près, les Blé Goudé prêts à «exploser pour la noble cause» sont les Nicolas Chauvin de la Côte d'Ivoire. Presque toutes les nations en ont, ou en ont eu un, personnage rarement sympathique mais qui tient son rôle historique.

L'original a été très bien étudié par le chercheur genevois Gérard de Puymège dans sa thèse de doctorat à l'Institut de hautes études internationales, en 1986. On y découvre que l'homme qui a donné son nom, dans presque toutes les langues, au chauvinisme, cette forme maniaque, exaltée et soumise du nationalisme, n'a jamais existé en chair et en os. Il est pure construction.

Pourtant son existence réelle est prise pour argent comptant dans nombre de sources, même sérieuses. Son nom apparaît pour la première fois dans l'article «chauvinisme» du supplément de 1945 du Dictionnaire de la conversation rédigé par le géographe Jacques Arago: «Nicolas Chauvin, y est-il dit, est né à Rochefort [pas de date mentionnée]. Soldat à dix-huit ans, il a fait toutes les campagnes [de Napoléon]. Dix-sept blessures, toutes reçues par-devant, trois doigts amputés, une épaule fracturée, un front horriblement mutilé, un sabre d'honneur, un ruban rouge, deux cents francs de pension, voilà le vieux grognard qui se repose au soleil de son pays, en attendant qu'une croix de bois protège sa tombe… Le chauvinisme ne pouvait avoir plus noble patron.»

Pierre Larousse, écrivant lui-même l'article «chauvinisme» dans son dictionnaire précise: «Ce vieux grognard se fit toujours remarquer dans les camps par une telle naïveté et une telle exagération dans ses sentiments que ses camarades finirent par le tourner en ridicule. De l'armée, la réputation de Chauvin se répandit dans la population civile et, bientôt, le mot chauvinisme servit à désigner l'idolâtrie napoléonienne, et, en général, toute espèce d'exagération, principalement en politique.»

Un article du Temps (Paris) de 1913 dit encore que «Chauvin, retraité, revint à Rochefort et fut alors Suisse à la préfecture maritime. Pendant le court séjour que Napoléon 1er fit à Rochefort avant de s'embarquer pour Sainte-Hélène, Chauvin ne voulut pas quitter la porte de la chambre où couchait son maître… Il emporta chez lui un vieux pavillon tricolore et s'en fit une paire de draps. «Je crèverai dedans», murmurait-il. Il tint parole.»

La légende de Chauvin a été colportée de vaudevilles en chansons, de commentaires politiques en romances, depuis Bonaparte jusqu'à Pétain, pour la gloire de la Terra Mater française. Le «soldat-laboureur» qui, de retour de la guerre, creuse le sillon de la terre nationale, découvrant devant le soc de sa charrue les crânes et les os de ceux qui l'ont fortifiée de leur sang, est le fantasme utile à l'invention nationale pendant plus de cent cinquante ans, jusqu'à ce qu'il fasse obstacle à la réconciliation européenne et post-coloniale.

Le «J'suis Chauvin, j'tapp' sur le bédouin» n'étant plus présentable dans les colonnes du Monde, successeur du Temps, il ressert à Abidjan. Congédié en France, Chauvin a trouvé du service dans un autre pays en mal d'identité. Inusable, le Nicolas.

Sources: Chauvin, le soldat-laboureur, contribution à l'étude des nationalismes, par Gérard de Puymège, Edition Gallimard

Pour le portrait de Blé Goudé: http://www.lemonde.fr

Sur l'ivoirité: http://www.ladocfrancaise.gouv.fr/dossier_actualite/crise_cote_divoire/questions.shtml

Ou Entretien avec Sidiki Kaba : http://www.africultures.com/pub/bannieres/banners.asp?url=http://tribuebene.fr&image=pub/bannieres/ebene.gif

Sur l'ethnicité en Côte d'Ivoire: http://www.revuerelations.qc.ca

Le Temps de Abidjan: http://www.letempsci.com

Ainsi que divers entretiens avec Jean-François Bayard dans Le Temps (http://www.letemps.ch) et Le Nouvel Observateur.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.