Sortie indemne de son face-à-face télévisé avec Jo Biden, Sarah Palin a habilement flatté la foule réunie autour d'elle: «C'était formidable, comme si je vous parlais à vous directement.» Applaudissements. La campagne républicaine rejoue «le peuple contre le système», antienne courante chantée en France par Nicolas Sarkozy, en Italie par Silvio Berlusconi, en Suisse par Christoph Blocher, etc. Le «système» déplaît. Le réformer, lui passer par-dessus, le déborder: tout plutôt que s'y plier. Mille signes montrent sa désappropriation. Ses élites le défendent mal, le «peuple» s'en moque ouvertement.

Il ne s'agit pas d'une vraie crise mais d'un malaise. Le sociologue Pierre Rosanvallon y voit une «révolution de la légitimité». Le verdict des urnes, dit-il, ne suffit plus à garantir aux yeux des électeurs le respect de la volonté générale. Pour combler le vide, quantité d'organismes nouveaux apparaissent, qui complètent et atténuent la règle sacro-sainte de la majorité, insuffisamment interrogée jusqu'ici. Plutôt que de se dévoyer, la démocratie au contraire s'approfondit et se diversifie.

Les institutions de la démocratie sont sans cesse débattues, avec une intensité haute ou basse selon les époques. Elles vont l'être, quoique sans grand élan, à Genève où va bientôt se réunir une assemblée constituante. L'absence d'enjeux explicites confère une certaine morosité à l'exercice, ce qui ne veut pas dire que les passions ne se réveilleront pas sur tel ou tel thème. Mais comme l'explique Dominique Wisler dans un intéressant ouvrage sur La démocratie genevoise (Georg 2008), c'est dans les moments graves que s'inventent les grands changements institutionnels, rendus nécessaires par l'insuffisance des mécanismes existants.

A Genève, écrit-il, l'un de ces moments est l'été 1864. L'opposition ne supporte plus le pouvoir radical de Fazy. A trois cents voix près, elle fait élire l'un des siens au Conseil d'Etat, avant de se voir refuser le siège sous prétexte de fraude. Scandale, émeute, intervention militaire de la Confédération.

L'hégémonie radicale a fait son temps mais les institutions ne favorisent pas son remplacement ni même son atténuation. Le scrutin majoritaire et le découpage des circonscriptions font obstacle à l'émergence de contre-pouvoirs légitimes.

Ernest Naville entre en scène. Il est philosophe, professeur révoqué de l'université pour vues incorrectes, anti-radical, conservateur mais soucieux de la bonne gouvernance de son pays. Il rencontre les nouvelles idées sur le suffrage démocratique véhiculées par les cercles républicains ou socialistes en France et en Angleterre. Le scrutin proportionnel lui apparaît comme le sésame d'une démocratie pacifiée. Il fonde une association pour en promouvoir les avantages, la «Réformiste», qui essaime à Zurich, Lausanne, Bâle, partout où les radicaux dominent la scène.

Le proportionnalisme se répand aussi en France, en Belgique, aux Etats-Unis, mais à Genève, Naville lui donne une forme précise qui deviendra «le modèle suisse»: le scrutin dit de «liste libre» où l'électeur peut panacher et biffer les noms proposés par les partis. Le Tessin est le premier canton à l'adopter, en 1891: il sert à ramener la paix entre les catholiques qui monopolisaient le pouvoir et les radicaux qui se sont soulevés pour s'en emparer. Genève suit en 1892, comme Neuchâtel.

La Confédération l'instaure en 1918. Cette réforme clôt en Suisse alémanique la bataille entre les proportionnalistes et les partisans de la démocratie directe. La disgrâce du «système Escher» à Zurich est plus profonde encore que celle du «système Fazy» à Genève. Les manières des nouveaux riches ont nourri le ressentiment populaire. Aussi, l'idée d'une intervention directe du peuple dans les affaires a-t-elle plus de succès que le simple rééquilibrage du mode de scrutin. «Deux visions de la démocratie s'entrechoquaient, dit Wisler. Naville et ses amis partaient d'une vision élitaire tandis que le mouvement démocratique réclamait une démocratie populaire.» D'un côté, des intellectuels ancrés à droite, de l'autre, «un mouvement populiste, avec une composante de gauche essentielle».

Après la grève générale de 1918, les socialistes obtiennent la proportionnelle, qui vient s'ajouter à la démocratie directe. Le peuple n'en continue pas moins d'être contre le système, et réciproquement.

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