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Il était une fois. La popularité de Helmut Schmidt dans l'Allemagne déboussolée

Il était une fois.

Les 90 ans de l'ancien chancelier social-démocrate allemand Helmut Schmidt, le 23 décembre, donnent lieu à une prolifique célébration dans les médias d'Allemagne fédérale. Ce ne sont que louanges. Le pays aime son vieux chef qui dit les choses carrément («Nous n'avons rien à faire en Afghanistan, un pays que nous ne comprenons pas»); qui fume comme par provocation jusque sur les plateaux de télévision (son prestige le lui permet); et qui, tout en modestie et simplicité affichées, («Appelez-moi Schmidt, je ne suis plus chancelier»), se plaît à jouer les patriarches indispensables. Il y a sans doute dans la sympathie qu'il inspire la nostalgie d'une direction sûre quand le pays subit les humeurs d'une coalition instable. Il y a peut-être aussi la nostalgie d'une époque où la social-démocratie elle-même avait une direction un peu plus compréhensible.

Helmut Schmidt appartient à la génération qui a produit la grande fracture politique du Congrès de Bad Godesberg (1959). Il est alors dans sa quarantaine, et siège depuis six ans dans la fraction du SPD au parlement fédéral à Bonn. Les élections de 1957 ont été catastrophiques pour la social-démocratie. Les jeunes impatients de pouvoir imputent la défaite à l'appareil du SPD, à la structure inadéquate de l'organisation et à son idéologie traditionnelle de lutte des classes. Pour prendre le contrôle, ils vont donc instaurer un nouveau présidium, casser le lien automatique entre les syndicats et le parti, renoncer au marxisme ainsi qu'à la nationalisation des moyens de production.

Les membres sont loin d'être enthousiastes mais, comme le rappelle Franz Walter dans son histoire du SPD, c'est la presse, la radio et la télévision naissante qui vont applaudir et légitimer ce changement au sein du parti par le succès qu'elles lui font dans la société. Les médias sont d'autant plus séduits que ce groupe de réformateurs met en avant un certain Willy Brandt, maire de Berlin-Ouest, jeune, dynamique, télégénique et ancien résistant qui deviendra le premier candidat médiatique de la social-démocratie à la Chancellerie. Un Kennedy allemand.

Il sait parler aux jeunes. Il inspire. Très loin de la tradition intellectuelle austère des leaders du mouvement ouvrier, il transmet un idéalisme rajeuni, une sorte de «yes we can» de l'époque. Elu chancelier en 1969, il «tombe» cependant en 1974 sur une affaire d'espionnage avec Moscou.

Et voici, pour le remplacer dans ce moment d'incertitude économique et morale, Helmut Schmidt. Nourri à la même source post-marxiste, il va être le premier chancelier social-démocrate à assumer pleinement l'économie sociale de marché à l'allemande. Il y est d'ailleurs forcé par l'alliance parlementaire du SPD avec le parti libéral, le FDP.

Ceux qui avaient aimé Brandt n'aimeront pas Schmidt, qui se fera au contraire dans l'opinion une réputation d'homme sérieux et efficace, capable de résoudre les crises. Son credo: «Les discussions doivent aboutir à un résultat, le résultat à une décision, et la décision à l'action.» Il a une vision des choses à long terme, précise, cohérente, mais pas d'utopie. Il avance des politiques - sur l'Europe, l'alliance franco-allemande, la monnaie commune, l'équilibre budgétaire de l'Etat, la responsabilité des entreprises, la négociation sociale, mais il ne croit pas qu'il soit possible d'élargir de beaucoup la marge de manœuvre laissée à l'initiative des gouvernants pour améliorer la société. Helmut Schmidt incarne le temps d'une social-démocratie efficace mais modeste, fiable par la restriction même qu'elle s'impose dans le cadre d'un système économique et social accepté.

Il est le chancelier d'un parti de classe moyenne qui ne se croit pas entièrement débarrassé de ses obligations envers les basses classes et qui travaille encore au modèle allemand intégrateur mais qui, bientôt, ne saura plus garder ses propres électeurs. La défaite de 1982 est cuisante. Elle est imputée au chancelier, qui est mis sur la touche.

Son successeur, Gerhard Schröder, élu après seize ans d'opposition, a fait du SPD un parti centriste, Die Neue Mitte, dont la gauche s'est séparée en formant Die Linke. Pour retrouver quelque chose qui ressemble à leur ancienne social-démocratie, les Allemands s'accrochent donc à Helmut Schmidt, dont l'humour sarcastique est comme un pied de nez à une histoire qu'ils ne comprennent plus.

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