La rougeole revient. Elle est une vieille ennemie. Elle nous arrive des débuts de la sédentarisation, lorsque l'homme s'est mis à cohabiter sur le même espace avec les animaux et à accumuler sur place ses déchets. Virus et bactéries en ont profité pour franchir la barrière des espèces et attaquer le corps humain. Rougeole, tuberculose, petite vérole, coqueluche, paludisme et autres fièvres mortelles, attrapés des vaches, truies, buffles, lamas ou dindons se sont installés à demeure chez nous depuis six à huit mille ans avant J.-C., modelant l'essentiel de nos stratégies collectives de survie. L'histoire de l'humanité est en grande partie l'histoire de la lutte contre ces maladies, qui nous amène directement à l'histoire du climat, avec la grande question de savoir quel rôle l'espèce humaine a pu jouer dans son évolution.

L'architecte et archéologue Jacques Vicari propose une vertigineuse synthèse de cette aventure commencée au moment où les chasseurs-cueilleurs, confrontés à la raréfaction des espaces vierges, se mettent à cultiver la terre et à domestiquer les animaux. En moins de 500 ans après cette transition, commencée en Chine et au Proche-Orient, le régime démographique est bouleversé. On le vérifie sur pas moins de 700 sites néolithiques, dit Vicari; la proportion élevée de squelettes immatures prouve que, pour une espérance de vie d'une trentaine d'années, une femme devait mettre au monde six à huit, voire dix enfants pour qu'il en survive deux ou trois. Tandis que, sous le régime paléolithique, les femmes nomades donnaient naissance à trois ou quatre enfants dont deux ou trois assuraient la pérennité de l'espèce. «Rétrospectivement, les habitants du Croissant fertile ont porté un regard critique sur ces événements», dit Vicari: la Bible apparaît ainsi comme un cahier de souffrances. «Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras tes fils...»

Auparavant, il y a environ cinq mille ans, la Basse-Mésopotamie s'était asséchée, le CO2 de la planète avait augmenté suite à des millénaires de déforestation et de brûlis, les villages de pêcheurs et de pasteurs du Sahara avaient été abandonnés. Les premiers «réfugiés écologiques» avaient émigré vers le nord, au pays de Sumer, très bien organisé et doté d'un moyen d'information et de gestion: l'écriture. C'est là, dans l'urgence de loger ces migrants, que naît la ville avec une enceinte, une voirie, des bâtiments aux fonctions diverses; avec la maladie comme hôte permanent et le besoin d'eau potable comme éternelle hantise.

«La convenance consiste à choisir les endroits où l'air et les eaux sont les plus sains pour y placer les temples, principalement ceux qu'on bâtit au dieu Esculape, à la déesse Santé et aux autres divinités par qui l'on croit que les maladies sont guéries», écrira Vitruve bien plus tard, sans toutefois comprendre le rapport entre les animaux, les immondices et les maux qui affectent la cité.

Les Romains savent échapper au «mal aria», le mauvais air, enfouissant les déjections, récoltant les déchets, canalisant les eaux, pavant les chaussées. A la disparition de l'Empire, la situation sanitaire des villes se dégrade, débouchant sur les grands fléaux qui déciment les populations pendant le Moyen Age, peste noire, grippe, choléra...

Il faut attendre le XIXe siècle pour savoir qu'il existe un lien entre la distribution de l'eau de la Tamise et la propagation du choléra à Londres; qu'un moustique est à l'origine du paludisme; un rat de la peste; les camélidés de la syphilis, etc. Sachant cela, le XIXe siècle rebâtit complètement ses villes, afin de les rendre «salubres». De salubre, elles deviennent prospères, de plus en plus populeuses, et revoici la rougeole, qu'on croyait avoir vaincue, et la malaria, parce que le moustique remonte vers le nord avec le réchauffement du climat.

La hantise est maintenant la grippe aviaire, la pollution, la santé, la survie, encore et toujours. Pour un architecte qui enseigne l'écologie urbaine à l'Académie d'architecture du Tessin, la ville est toujours à recommencer en fonction de ce que l'on en apprend. On peut survivre, dit Vicari, la preuve: on est là. Mais il ne faut pas dormir.

Ecologie urbaine. Entre la ville et la mort, Infolio, 2008, 123 p.

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