«La préservation de soi, voilà ce qui est maintenant le problème le plus actuel de la Russie», disait Alexandre Arkhangelski l'automne dernier aux Rencontres internationales de Genève. Ce grand lettré russe, à la fois professeur, écrivain et journaliste, expliquait à son auditoire le «complexe impérial» dans la tradition et la psyché russes; comment il avait perduré pendant six siècles jusqu'en 1991, date à laquelle le pays, pour la première fois, avait perdu des territoires et éclaté sans aucune chance de reprendre son expansion. «Des conséquences psychologiques et idéologiques colossales pour le présent et l'avenir du pays sont inévitables», avertissait-il.

L'une d'elles, c'est la perte d'identité des Russes en tant que citoyens et de la Russie en tant qu'Etat: «De quelle pâte sommes-nous faits? Sommes-nous des collectivistes ou des individualistes, des républicains ou des monarchistes? Des partisans de la liberté ou d'un ordre dur? Sommes-nous responsables de Katyn, du Pacte Molotov-Ribbentrop, du génocide intérieur de notre propre peuple - grâce aux communistes et au NKVD et avec l'approbation tacite de la majorité? Ou bien sommes-nous fiers de la grandeur de Staline et prêts à lui pardonner ses méfaits parce qu'il a transformé l'URSS en puissance atomique?» Le choix n'est pas fait, disait-il, mais en attendant, la nostalgie de l'empire est portée par tous ceux qui placent la grandeur nationale au-dessus de tout: «La plus grande partie des Russes exigent en parole le rétablissement de la grande Russie même si, en réalité, ils ne sont pas prêts à renoncer à quoi que ce soit de concret au profit de cette idée impériale.» La Russie est encore gouvernée comme un empire mais ce n'est plus un empire en soi, affirmait-il.

C'est dans ce dénuement de l'idéal national qu'apparaissent toutes sortes de tentatives de réhabilitation de Staline, notamment à destination des écoles. «Les dirigeants de notre pays sont jugés sur leur politique étrangère. La société aime Staline non à cause de sa répression mais de la position à laquelle il a haussé le pays dans le monde. Ses succès sont retombés sur elle», dit l'historien Vladimir Khasin, commentant avec scepticisme pour le Moscow Times la dernière version d'un manuel scolaire distribué cet automne comme test dans les régions périphériques. Le livre secoue la profession qui se voit à la veille d'être embauchée dans des opérations de propagande.

Evoquant par exemple les 2,6 millions de travailleurs forcés du goulag, l'auteur, Alexander Filippov, estime qu'ils ne représentaient qu'une proportion minime du total de la main-d'œuvre soviétique et que leur part à la production nationale ne fut pas significative. Réduit à pareille statistique, le goulag perd sa réalité de prison politique et de colossale entreprise de mise en esclavage. Comme l'affirmait une précédente version du manuel, corrigée depuis, Staline était un «manager efficace».

Les élèves doivent connaître tous les aspects de la personnalité de Staline, affirmel'un des éditeurs du manuel, Anatoly Utkin, y compris le fait qu'il avait une bibliothèque de 10000 livres, tous annotés par lui. «Vous connaissez un leader américain qui a lu 10000 livres?»

L'état d'esprit qui anime ce manuel surplombe l'énoncé brut des faits, souvent correct à en croire les critiques. «Les enseignants comprendront tout de suite de quoi il s'agit, dit Youri Stepanov, un collègue de l'auteur à l'université de Saratov: Staline n'était pas un tyran, il n'y avait pas tant de prisonniers et ses réalisations à l'extérieur ont été formidables.»

Pourtant, le même Filippov qui a rédigé ce manuel écrivait tout autrement en 1991, après l'échec du coup d'Etat conservateur: «On s'est beaucoup penché sur ce mystère Staline qui faisait que les gens se sont laissés conduire sans résistance à l'abattoir. C'est un péché éternel qui ne sera jamais oublié: comment des gens qui avaient lu Pouchkine ont pu ne pas se révolter. Maintenant ce péché est lavé. Nous ne sommes pas des esclaves. Nous sommes un peuple libre.»

Libre comment? «En politique intérieure, nous ne choisirons pas entre l'autoritarisme et quelque chose d'autre, disait Arkhangelski à Genève, mais entre une pleine démocratie et un système totalitaire.» Il n'y aura pas de voie médiane durable.

Staline, en attendant, sert à boucher le vide.

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