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Il était une fois. La supplique d'un fantôme

Il était une fois.

Le fantôme de Payerne est revenu, dans un livre de Jacques Chessex, Un juif pour l'exemple. Le syndic du lieu en est embarrassé et voudrait le chasser. Pourquoi, dit Michel Roulin, remuer un «fait divers» du passé au lieu de parler de Solar Impulse? Pourquoi cet intérêt pour Arthur Bloch, marchand de bétail juif assassiné par des nazis payernois en 1942, plutôt que pour Bertrand Piccard, promoteur de l'avion solaire. Le syndic ignore tout des fantômes.

Le crime de Payerne a eu lieu le 16 avril 1942. Le corps du juif Arthur Bloch coupé en morceaux a été retrouvé dans le lac de Neuchâtel, immergé dans trois bidons à lait, le 24 avril. Les cinq coupables ont été arrêtés le lendemain. «La population de la contrée, justement alarmée par ce crime odieux, apprendra avec satisfaction que la lumière est faite et que les assassins sont en lieu sûr», écrit fièrement la Gazette de Lausanne d'alors. Les bourreaux ont été jugés en février 1943 par le Tribunal de Payerne, qui leur a infligé de lourdes peines, dont trois réclusions à vie. Justice a été faite. L'horreur du crime a été exposée. Ses motifs politiques avoués. Avant de réclamer les peines, le procureur a déclaré: «Nous nous trouvons en présence d'un des forfaits les plus odieux que nous ayons vu chez nous, une insulte à notre sentiment national, à notre idéal de respect de l'individu...»

Cette justice-là terminée, une autre est restée en suspens, celle qui rendrait compte d'un pourquoi plus insondable, celle qui pourrait creuser dans le mystère de la barbarie humaine. La veuve d'Arthur Bloch a fait déposer sur la tombe de son époux une pierre où il est écrit: «Gott weiss warum», Dieu sait pourquoi. Dieu seulement? Et nous? Et les Payernois? Mme Bloch nous a posé la question, avant de sombrer dans la folie, victime du crime à son tour. Sa question est restée avec nous. Arthur Bloch était toujours là.

Des pères ont parlé de lui à leurs enfants. Yves Dalain, natif d'Avenches, n'a jamais oublié. Quand, devenu réalisateur, il en a parlé au journaliste Jacques Pilet, par hasard, à la cafétéria de la Télévision suisse romande, celui-ci s'est aussi souvenu de l'histoire que lui avait racontée son propre père. Les deux hommes ont décidé d'en faire un film. Les fantômes se servent du hasard pour revenir. Le hasard d'un chef de programme muni d'un budget et trouvant l'idée d'un film excellente. Arthur Bloch est ainsi revenu parmi nous en 1977.

Le syndic de Payerne d'alors en a été aussi dérangé que celui d'aujourd'hui et s'est plaint de la mauvaise publicité faite à sa ville. Le Journal de Genève, qui jusqu'alors n'avait jamais parlé de l'affaire, s'est aussi demandé pourquoi on continuait à ressasser des vieilleries: «Les justiciers de l'histoire cherchent-ils à nous culpabiliser en soulignant «l'étrange passivité des habitants de Payerne»? A quelle fin? S'agit-il de nous mettre en garde? Mais contre qui et contre quoi?» Et le journal de regretter cette «leçon de morale dont nous n'avons que faire aujourd'hui».

Personne, en effet, n'a su que faire du fantôme d'Arthur Bloch, qui est retourné là où habitent les fantômes. Provisoirement seulement car, en 2000, un auteur suisse alémanique, Hans Stutz, l'a rappelé, dans un livre bref et fort, Der Judenmord von Payerne. La Suisse francophone n'en a pas été émue, si même elle en a été informée.

Mais Arthur Bloch n'avait pas dit son dernier mot. Jacques Chessex avait huit ans à l'époque du crime. Né a Payerne où il a vécu son enfance, il n'a cessé, dit-il, de sonder les circonstances d'un forfait qui a «empoisonné sa mémoire» et entretenu chez lui, «depuis tout ce temps, un déraisonnable sentiment de faute».

Son éditeur lui demandait-il un texte? L'urgence de l'âge l'a-t-elle convaincu d'écrire ce qui le hantait? Un nouveau hasard a fait revenir le fantôme d'Arthur Bloch, sous la plume du plus grand écrivain de Suisse romande.

Jacques Chessex demande qu'une plaque soit posée à Payerne, ou qu'une rue soit nommée de son nom. C'est Arthur Bloch qui le demande par sa voix. Pour qu'enfin, reconnu pleinement comme l'un des nôtres, il puisse retourner et pour toujours au royaume des morts. Un geste réparateur, un signe d'appartenance, c'est ce que demandent toujours les fantômes pour apaiser leur solitude et libérer nos consciences.

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