La Commission des droits de l'homme de l'ONU a entamé sa session annuelle à Genève. L'ambiance est morne, chacun a conscience d'assister à un jeu diplomatique où le gagnant est celui qui maîtrise le mieux l'esquive. Les participants sont pris au jeu. Représentants des Etats ou délégués des organisations de défense des droits de l'homme, ils cherchent les alliances gagnantes, calculent leurs coups, rusent, trichent s'il le faut pour porter les coups ou les dévier. Le résultat se compte en petites phrases en plus ou en moins dans les résolutions. De l'extérieur, on saisit mal les règles, le jeu a peu de spectateurs. Les droits de l'homme sont de plus en plus revendiqués mais le monde politique craint en proportion leur interférence dans les relations internationales.

Inscrits au fronton des plus hautes institutions, ils ont trois âges. Le premier se situe autour de la Révolution française, quand s'élabore, entre 1789 et 1795, la «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» (trois moutures avant la version finale). L'Eglise catholique s'y oppose farouchement: si on énonce des droits indépendamment de Dieu, les hommes n'auront plus à reconnaître l'existence de la vérité morale dont elle est le dépositaire et l'instrument. Hurlent aussi les conservateurs, parmi lesquels le philosophe anglais Edmund Burke: la proclamation de la liberté et de l'égalité des hommes est une abstraction métaphysique, déliée de toute réalité. On peut bien vouloir que les hommes naissent libres et égaux, on sait bien qu'en fait ils naissent inégaux et attachés et l'on n'y changera rien.

La révolution américaine, comme la française, ne s'arrête pas à ces critiques. Entre-temps, Karl Marx chicane à son tour le concept: les droits «de l'homme» séparent les êtres dans leur individualité au lieu de les garder en relation les uns avec les autres. C'est une «privatisation», caractéristique de l'esprit bourgeois.

Le deuxième âge arrive après la Seconde Guerre mondiale, quand il s'agit d'élaborer la Déclaration des droits de l'homme, «universelle» celle-ci. La commission d'étude comprend presque toutes les parties du monde, Chine comprise, dont le délégué, Peng Chun-Chang, souhaite «incorporer les idées de Confucius autant que de Thomas d'Aquin». Voire! En réalité, durant les deux années nécessaires à sa rédaction (1946-1948), la controverse de 1789 réapparaît, presque intacte, avec en plus la nécessité de tenir compte de la diversité des peuples et cultures de l'«univers». La tâche est si rude qu'il faut les ajouts des deux pactes de 1966 sur les droits économiques et sur les droits civils pour contextualiser les droits de l'homme dans les diverses situations existantes afin de faciliter leur éventuelle application.

Pendant que se bricolent ainsi les pièces d'un Homo universalis comme sujet et bénéficiaire de droits uniques, surgit, avec l'apparition des «dissidents» dans le bloc soviétique, une opportunité de légitimer la valeur politique des droits de l'homme. C'est leur troisième âge, qui voit se former un consensus quant à leur nécessité. Même un pape, Jean Paul II, Polonais il est vrai, déclare maintenant qu'ils sont déjà dans l'Evangile et que l'Eglise, les reconnaissant, ne fait que reprendre son bien! Tous les malentendus ne sont pas levés mais la lutte contre le communisme fonde définitivement les droits de «l'homme», individu libre face à l'Etat. (Que le lien de citoyenneté n'ait pas sombré au passage reste à examiner, mais c'est une énorme interrogation, pour une autre fois.)

Avec ses articles sur la liberté d'information et de circulation, l'Acte final de la Conférence d'Helsinki, signé entre les Occidentaux et le bloc soviétique en 1975, couvre politiquement la résistance des opposants, en Russie, en Tchécoslovaquie, en Pologne, partout. En 1977, Amnesty International reçoit le Prix Nobel de la paix, elle a déjà un million de membres cotisants, qui portent le drapeau des libertés à l'Est. La concession intellectuelle de l'URSS en 1975 à Helsinki annonce son effondrement, quinze ans plus tard.

Ces droits, dont la promotion a si bien réussi, ne sont plus un enjeu direct des conflits internationaux. Qui peut maintenant en porter efficacement la défense et l'avancement? Qui y aurait un intérêt politique assez fort? On ne sait pas. L'actuelle Commission souffre cruellement de l'absence de réponse. Pour quand le quatrième âge?

Joseph Yacoub, Les droits de l'homme sont-ils exportables? Géopolitique d'un universalisme, Ellipses, 2005

Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Tel Gallimard, septembre 2004

Karl Marx, La Question juive, Aubier 1971, p. 103-109

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