Trois fortes images présidentielles se sont inscrites ces derniers jours dans le paysage politique français: un président en short exécutant son footing quotidien dans le parc de l'Elysée; un président mari, père et beau-père d'une tribu contemporaine de bric et de broc rassemblée par l'amour, le hasard et la nécessité; un président en effigie, debout, en habit à côté du drapeau, sur un fond de bibliothèque dont les livres, dorés à la feuille, sont ornés du lys royal. Trois présidents, trois incarnations de trois temps de la France.

Le joggeur est le plus inattendu. Si les mollets du président américain n'étonnent plus, ceux du Français enfoncent d'un coup la séparation de l'Etat et de la société: comme des millions de citoyens, comme des milliers de PDG en charge d'entreprises, le président Sarkozy entretient à la vue de tous le corps qui lui permettra d'exercer sa fonction de façon performante. Son corps est son principal outil de travail, il a la responsabilité personnelle de lui éviter la maladie et tout dérangement susceptible d'amoindrir son efficacité. Nicolas Sarkozy, en tête des Français mais à l'unisson avec eux, se plie au dur devoir de produire lui-même son corps par le choix d'une bonne conduite: effort physique, privation d'alcool et de tabac, limitation des sucres et des graisses, soins...

En short, le nouvel élu exprime la liberté des générations soixante-huitardes qui se sont approprié le corps. Mais, contrairement à elles, il choisit d'en afficher les contraintes au lieu des plaisirs (encore que sur le yacht...), le but étant de le faire travailler plus pour gagner plus.

En père de famille recomposée, Nicolas Sarkozy bricole une synthèse personnelle et nouvelle entre le modèle familial classique et le hasard du lien amoureux. Il affiche une grande fierté pour ce rassemblement à sept qu'il montre comme son œuvre, celle de son corps, de son désir et de son histoire.

Il n'est pas indifférent que ce soit à la tête de cette famille-là, fruit de volontés nombreuses et accumulées, loin de toute logique de lignée, que le nouveau président veuille supprimer l'impôt sur les successions: un impôt redistributif principalement fondé sur des formes dynastiques (quoique toujours plus détournées) de transmission du patrimoine.

La famille présidentielle est la famille française d'aujourd'hui. Nicolas Sarkozy y figure en Français comme tout le monde, pas plus chef que Cécilia, aux prises avec les affaires domestiques ordinaires.

Tandis que, devant le drapeau, il est «la France». Il n'est plus une personne mais un personnage, sanglé dans le costume du rôle et entouré des objets qui attestent de la continuité de l'histoire, l'étendard et les livres. Il fait don de sa personne privée pour la représentation publique. Comment incarnera-t-il le pays dans son époque?

Henri Guaino, son conseiller, le croit conscient qu'il s'agit «d'épouser la France». Il reprend un mot de Jacques Ier d'Angleterre déclarant en 1603 devant le parlement: «Je suis l'époux, et cette île entière est mon épouse légitime.» Image encore utilisée en novembre 1970 par Georges Pompidou annonçant la mort du général de Gaulle: «La France est veuve.»

Henri Guaino sépare les trois corps présidentiels: le travailleur sportif, l'époux de Cécilia et l'époux de la France: «On me parle de désacralisation de la fonction, c'est absurde: il ne passe pas les troupes en revue en short. Faut-il qu'il s'enferme dans son palais? Un président de la République a le droit, à côté de l'exercice de ses fonctions, d'avoir une vie normale.» Que veut-il dire?

Dans son hommage à son prédécesseur, en janvier 1996, Jacques Chirac affirmait: «François Mitterrand, c'est d'abord et avant tout une vie.» Si le personnage présidentiel gaullien était un destin, il était ramené, avec Mitterrand, à la dimension d'une vie, d'un homme-personne sur lequel, indépendamment de ses actes, s'étaient projetées les représentations. Nicolas Sarkozy inverse des énergies devenues fainéantes. «J'aime la France», répète-t-il. S'il l'«épouse», c'est en amoureux, en conquérant. Ce sera en vainqueur si elle se donne vraiment à lui. Ses trois corps, en short, en jeans et en habit, ne font plus qu'un dans ce but.

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