Le 1er février, l'Union européenne examine avec Micheline Calmy-Rey les conditions de la participation de la Suisse au grand marché élargi des dix nouveaux Etats. L'Union demande que Berne s'acquitte d'une sorte de droit d'entrée sous la forme d'une aide au développement économique des nouveaux membres. La Suisse n'est pas contre, elle propose une contribution d'environ 1 milliard de francs. C'est la forme de cette contribution qui oppose Bruxelles et Berne: pour la Suisse, il s'agit d'un milliard accordé en toute souveraineté, destiné à financer des projets bilatéraux élaborés d'entente avec les Etats bénéficiaires; pour Bruxelles, il s'agit d'un ticket de passage dont l'Union est seule habilitée à gérer l'usage sur le territoire agrandi dont elle a la charge. C'est plus que du formalisme: le choc d'une culture communautaire contre une culture souverainiste.

Un choc classique. En 1945 déjà, la Suisse était d'accord de participer «librement» à l'effort de reconstruction européenne. Non seulement elle y voyait son intérêt à moyen terme, mais elle éprouvait de la compassion pour les populations des pays ravagés. Fin 1943, les milieux d'affaires avaient créé un comité d'assistance auquel le Conseil fédéral, craignant que le geste ne parût par trop intéressé, avait ajouté sa propre organisation d'entraide, le «Don suisse». Quelque 2,5 milliards ont été ainsi alloués entre 1944 et 1948.

Si la Suisse n'avait pas de difficulté à «donner» souverainement, elle refusait de s'acquitter de ce que les Alliés percevaient comme sa «dette», matérielle et morale. Entre le don souverain et la dette infligée, il se négocia en 1946 une très forte partie diplomatique dont l'enjeu était l'indépendance de la Suisse et la légitimité de sa politique de neutralité pendant la guerre.

Conseillant la délégation helvétique en partance pour Washington, en février 1946, le professeur William Rappard montrait l'excès des Alliés à prétendre imposer à la Suisse «une politique de spoliation à l'égard de l'Allemagne et de réparation au profit des vainqueurs». Et il s'étonnait des réactions dans le pays: «Que fait la Suisse? Elle s'indigne, elle proteste… et elle s'apprête à négocier. Et comment?… Je fais allusion à la suggestion d'une offre de quelques centaines de millions de francs suisses aux Alliés à titre de réparation ou de rançon et à l'idée de prélever cette somme sur les avoirs suisses à l'étranger…» Rappard était offusqué. Négocier, oui, disait-il, mais autrement: «En exposant que la Seconde Guerre mondiale, dont nul ne saurait accuser notre pays, a été pour lui et pour ses finances publiques et privées un désastre et non une aubaine… Si, épargnée par les dévastations de la guerre et libérée de la contrainte nazie par la victoire des Alliés, la Suisse pouvait apporter à la reconstruction du monde une contribution disproportionnée à ses faibles ressources, elle en serait particulièrement heureuse. Mais sa dignité et ses traditions séculaires lui commandent d'offrir une telle contribution en pays libre et non en satellite tributaire des vainqueurs.»

L'Accord de Washington, signé fin mai 1946, n'a pas satisfait entièrement les espoirs de Rappard. Il stipulait que la Suisse mettrait à la disposition des Alliés un montant de 250 millions de francs prélevé sur les avoirs allemands. Non pas à titre de «réparations», les délégués suisses ayant refusé de «reconnaître le fondement juridique» des prétentions alliées, mais «pour contribuer à la pacification et à la reconstruction de l'Europe y compris le ravitaillement des contrées dévastées».

Le désir de participer au redressement de l'Europe hors de toute contrainte politique a continué avec les discussions sur le plan Marshall et l'Organisation européenne de coopération économique, dont la création a inquiété au plus haut point. Berne a fini par y entrer, mais en échange d'une clause dite «suisse», selon laquelle la défection d'un membre lors d'une prise de décision n'empêche pas les autres d'aller de l'avant.

Les pourparlers actuels sur «le milliard pour l'Est» ne sont pas étrangers à ceux de 1945-1949. S'agit-il d'un don gracieux ou d'une taxe de pas-de-porte? On reste dans les suites de la guerre en Europe; dans la défense par la Suisse de sa bonne foi et de son indépendance; dans le soupçon chez les autres qu'elle veut profiter. Micheline Calmy-Rey ne sera pas plus forte que Max Petitpierre. Peut-être pas moins.

Les sources de cette chronique sont les Documents diplomatiques suisses, à travers lesquels Antoine Fleury et Marc Perrenoud nous ont guidée.

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