Zhao Ziyang aurait-il été le Gorbatchev chinois s'il n'y avait eu pour l'en empêcher un Deng Xiaoping tout-puissant? Le régime chinois aurait-il pu évoluer comme le régime taïwanais, vers une démocratisation économique ET politique, sous l'impulsion de Jiang Jingguo, le fils de Chiang Kai-shek? La question vient à l'esprit à la lecture de l'analyse que fait le sinologue américain Perry Link des conversations de l'ancien premier ministre chinois avec l'un de ses amis, pendant ses seize années d'assignation à résidence, entre 1989 et sa mort, en janvier 2005, à l'âge de 85 ans. Si l'événement ne s'est pas produit, ces conversations, publiées à Hongkong mais interdites en Chine, montrent qu'au plus haut sommet du pouvoir, un homme y pensait et n'était pas le seul.

Zhao Ziyang fut premier ministre de 1980 à 1987, période pendant laquelle il défendit des réformes économiques. Devenu ensuite secrétaire général du Parti communiste, il plaida pour une ouverture du système politique. Pendant les manifestations de la place Tiananmen, au printemps 1989, alors que Gorbatchev était attendu à Pékin, il se rendit populaire en appelant de ses vœux la «démocratie» et «l'Etat de droit». Mais le même Deng Xiaoping qui avait commencé sa carrière en menant l'armée chinoise au Tibet en 1951, avait déjà choisi la méthode répressive. Il exigea de Zhao son aval pour une intervention militaire. Ce dernier refusa. Après le massacre du 4 juin, il fut accusé de «diviser le parti» et de «soutenir le désordre». Se soustrayant à une autocritique, il fut arrêté et placé sous résidence surveillée.

Il n'a pas laissé d'écrits personnels. Mais de 1991 à 2004, il s'est confié à Zong Fengming, un ami communiste de longue date qui, aussitôt rentré chez lui, notait le contenu de leur conversation, aussi scrupuleusement que le lui permettait sa mémoire.

Zong retrace les changements d'attitude de Zhao à l'égard des réformes. A la fin des années 1980, il pense que «tant que nous faisons de bonnes réformes et que l'économie se développe, les gens seront satisfaits et la société restera stable». Mais, en 1991, il voit déjà les choses autrement: «Les réformes politiques doivent accompagner en tandem les réformes économiques; sinon, de nombreux problèmes politiques et sociaux vont apparaître.» Et, en 2004, il est sûr que la «surveillance démocratique» est indispensable: «Une économie de marché dans un système à parti unique produit nécessairement de la corruption.» La croissance chinoise, ajoute-t-il, est maintenant «déformée»: «Les gens qui détiennent le pouvoir politique l'utilisent pour contrôler les ressources et pour transformer la richesse de la société en leur richesse privée.» Pour enrayer ce cours, il faut trois choses à la Chine, dit-il: une presse libre, un système judiciaire indépendant et la fin du monopole du Parti communiste.

Zhao se montre cependant pessimiste quant aux chances de les voir advenir. En effet, l'élite intellectuelle et libérale qui aurait pu soutenir pareil programme a maintenant été cooptée par le pouvoir: «La réforme économique a produit un groupe d'intérêts étroitement serré qui a été rejoint par les étudiants éduqués dans les pays démocratiques occidentaux. Ces gens ont succombé au pouvoir et nous avons désormais un groupe tripartite dans lequel l'élite politique, l'élite intellectuelle et l'élite économique ont fusionné. Ce groupe bloque toute nouvelle réforme et dirige les politiques nationales vers son propre service.»

Pour se dédouaner auprès du peuple, le pouvoir utilise le nationalisme, que Zhao voit comme «la plus grande menace au progrès de la Chine vers une civilisation moderne.» Les événements du Tibet sont là pour lui donner raison. Tout en admettant les racines compréhensibles du nationalisme, blessé par un siècle d'agressions étrangères, l'ancien premier ministre redoute l'exploitation de ces sentiments légitimes par les autorités pour «insuffler des haines ethniques provinciales» et «construire» sur elles cette unité intérieure nécessaire au maintien de l'ordre existant.

Zhao Ziyang: «Ruanjinzhong de tanhua» (conversations captives), par Zong Fengming, Hongkong, Kaifang.

Analyse et commentaires par Perry Link, in «New York Review of Books», No 5, 5 avril 2008.

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