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Il était une fois. Un Lötschberg pour l'Europe

Il était une fois.

Malgré la présence des autorités européennes à l'inauguration du nouveau tunnel ferroviaire du Lötschberg, on pourrait croire vu d'ici qu'il sert d'abord à raccourcir le trajet entre Berne, Viège et Sion. A 4 milliards de francs, ces 34,6 km sous terre fourniraient aux Suisses une raison supplémentaire de se rapprocher les uns des autres: Zermatt se réjouit d'être maintenant aussi proche de Zurich que Saint-Moritz.

Par contraste, quand le peuple approuvait les NLFA en septembre 1992, il se voyait comme un décideur européen qui allait faciliter sur son territoire le passage entre le nord et le sud du continent. Viège se mettait sur un trajet Rotterdam-Gênes. L'implacable rivalité entre Gothard et Lötschberg était surplombée par un discours sur l'intérêt général de la Suisse à offrir le meilleur service de transit à cette Europe du marché unique qui était en train de voir le jour.

Le Lötschberg, depuis le début, est bien une grande affaire politique européenne. En 1880, défendant vainement l'investissement français dans le Simplon et ses accès, le président de la Chambre des députés, Gambetta, y voyait «l'intérêt de premier ordre de la France... l'équilibre fait au Gothard et à l'influence allemande en Suisse».

La France venait de perdre l'Alsace et la Lorraine, et avec elles, l'accès direct à Bâle et au Gothard, dont le premier tunnel, cofinancé en partie par l'Allemagne et l'Italie, s'achevait. La question d'un trajet alternatif à l'ouest se posait.

La ligne du Simplon raccourcissait de 7% le trajet Paris-Milan par rapport à la ligne du Fréjus, ouverte en 1871 entre Lyon et Turin. Elle pouvait attirer le trafic belge, anglais et hollandais à travers la France mais, vu la concurrence féroce entre le Paris-Lyon-Méditerrannée et la Compagnie de l'Est, elle avait peu d'adeptes.

Il y eut un regain d'intérêt des Français en 1889 quand la Compagnie des chemins de fer de la Suisse occidentale et du Simplon (S.O.S.) passa en mains allemandes. «Si l'on n'y prend garde, écrivait alors Le Figaro, nous verrons le Simplon percé à l'aide de capitaux italo-allemand et peu à peu, notre frontière du côté de la Suisse et nos débouchés sur l'Italie passeront entre les mains des Allemands.» Hantise suprême. Il fallait empêcher ce tunnel ou le contrôler.

Ni l'un ni l'autre. Le Simplon fut percé avec des capitaux suisses exclusivement, et ouvert en 1906. La France ne s'était pas associée à l'aventure, par crainte de la concurrence au Fréjus, et par mésentente entre ses propres lignes. Elle n'avait pas non plus réussi à la stopper.

Restait la question de l'accès. Paris allait encore faire obstruction. De France, trois routes étaient en jeu: la Faucille par Genève, le Mont d'Or par Lausanne et la route Delle, Berne, Brigue, avec deux tunnels entre Moutier et Granges et sous le Lötschberg.

Berne voulait le Lötschberg et fut plus rapide. Wilhelm Teuscher, un avocat qui avait toujours cru en la réalisation du Simplon, arrachait en 1903 la concession fédérale. La France, qui avait fait miroiter une aide pour la Faucille, puis pour le Mont d'Or, continuait à penser que l'ouverture du Simplon puis des lignes y menant favorisaient par trop la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie) et cherchait à gagner du temps.

Puis, brusquement, elle changea d'avis. Le comité bernois pro-Lötschberg, s'étant vu refuser l'aide des CFF et des banques cantonales, avait négocié à Paris un programme de financement avec la banque J. Loste & Cie et un groupement des Banques de Provence, qui couvrait le gros des dépenses. Le ministre des Finances, Joseph Caillaux, prit alors la défense de la Compagnie Berne-Lötschberg-Simplon (BLS), dont le tiers du conseil d'administration était français et J. Loste vice-président. Les travaux furent confiés à un consortium d'entrepreneurs français. Ils commencèrent en 1906 et se terminèrent en 1913.

Le Bernois Teuscher assignait à sa BLS l'européenne mission de relier Calais à Milan. Mais l'Europe se brisa dans la guerre. Et quand l'Alsace et la Lorraine furent rendues à la France, en 1918, Bâle et le Gothard récupérèrent une grande partie du trafic français.

Le couple Lötschberg-Simplon y survécut. Il est encore là, servant l'Europe, mais c'est comme s'il était prudent de ne pas trop le répéter.

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