Le palais de la République de l'ancienne République démocratique allemande, à Berlin, est ouvert pour un mois à la curiosité ou la nostalgie. Tous les billets d'entrée ont été vendus dès le premier jour. On vient de tout le pays, et surtout de sa partie Est, pour visiter une dernière fois le bloc de béton et verre cuivré de quatre étages qui fut la Chambre du Peuple et le monument phare du pouvoir communiste. Après cela le bâtiment, déjà vidé à l'intérieur pour cause d'amiante, sera définitivement fermé. Si la ville en a les moyens, ce qui reste douteux, il sera démoli puis remplacé par une copie du château des Hohenzollern, dynamité par Walter Ulbricht en 1951 sous prétexte que, endommagé par une bombe durant la guerre, il était trop cher à restaurer.

Raser le château avait été une violence. Le remplacer, au milieu du Milieu de Berlin, par une démonstration de laideur architecturale, en avait été une autre. Supprimer cette dernière, symbole, bien que douloureux, de quarante ans d'histoire allemande, en est une troisième. Mais l'Allemagne du XXe siècle n'est-elle pas l'épicentre de la violence?

Le plus souvent, les changements de régime, aussi radicaux soient-ils, ne brisent pas la continuité architecturale d'un pays. Si Napoléon fait détruire le château de Nice, donnant le signal pour la destruction d'un grand nombre de châteaux de Provence, il ne touche pas à Paris.

Hitler eût rasé le centre politique de Berlin pour le reconstruire à sa façon s'il en avait eu le temps, mais ses douze ans de règne et les bombes alliées ne laissent que quelques témoignages comme le ministère de l'air et l'aéroport de Tempelhof dont les Berlinois s'accommodent.

Mussolini bâtit mais ne démolit pas. Les Italiens ressentent quelque malaise avec l'esthétique fasciste du nouveau quartier de l'Exposition universelle (EUR) à Rome, mais ils l'apprivoisent et la digèrent.

L'histoire s'inscrit dans la pierre, pour le meilleur et pour le pire, et la vie continue. Il n'y a pas de projet, à Moscou, pour éliminer du paysage les gratte-ciel staliniens ornés de la faucille et du marteau. Au contraire, à la façon des Romains, les Moscovites les entourent d'une distance critique, désarmant leur magnificence grotesque par du commentaire ironique et même tendre. Pas de tendresse au contraire à Varsovie pour le Palais de la Culture offert en cadeau par le camarade Staline mais de la résignation désolée. Les Polonais regardent avec ressentiment le gâteau de mariée posé au milieu de leur capitale, peut-être le démoliront-ils un jour, mais ils ont pour l'instant d'autres priorités.

Les symboles du pouvoir religieux sont les plus vulnérables à la vanité jalouse des princes. Staline, qui se sent chez lui dans le palais des tsars, au Kremlin, met à bas la cathédrale du Christ Saint-Sauveur à Moscou. Aussitôt au pouvoir, Boris Elstine la reconstruit à l'identique, dans sa masse de marbre de Carrare et ses 30 kilos d'or sur les coupoles qui dominent la Moskva. La hiérarchie orthodoxe fait également rebâtir des centaines d'églises à travers le pays

S'installant à Constantinople, les Turcs, eux, ne rasent pas Sainte-Sophie, ils la transforment en mosquée. Tandis que le roi de Castille, prenant Cordoue, laisse loger une cathédrale dans la Grande Mosquée, elle-même bâtie sur l'emplacement de l'église Saint-Vincent des Wisigoths, laquelle remplace un temple païen à Janus. La dévoration par l'intérieur de la mosquée des Omeyyades, la plus grande après celle de La Mecque et sans doute la plus belle, arrache à Charles Quint sa célèbre réplique aux chanoines: «Ce que vous faites là peut se trouver partout, tandis que ce que vous aviez auparavant ne pouvait se trouver nulle part ailleurs.»

Les marques de la foi sont pour les monarques des ennemies plus radicales que les palaces du pouvoir qu'ils renversent. A la mort du pharaon Akhenaton (l'assassinat selon certains), la ville qu'il a fondée pour célébrer au détriment de Thèbes son nouveau culte au dieu soleil, Aton, unique et suprême, est l'objet de la revanche du clergé traditionnel qui reprend son influence avec Toutankhamon: les fresques sont martelées, les statues défigurées, les colonnes des temples brisées. La ville et ses quelque 20 000 habitants sont abandonnés. Le culte ancien est rétabli et la capitale ramenée à Thèbes.

Il n'est pas toujours facile de discerner dans cette rage à marquer et démarquer ce qui relève de la foi et ce qui relève du pouvoir. A Berlin non plus.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.