Jean-Paul Sartre est né en 1905. Quand il a eu 60 ans, il a rencontré un jeune gars de Lausanne, dénommé Michel Contat, avec lequel il s'est bien entendu. Le lettreux et le philosophe ont vécu d'excellents moments au cœur des «événements» de l968 à Paris, le Suisse a puisé dans cette confiante amitié de quoi bâtir une solide assise intellectuelle. Par la suite, il est devenu l'un des meilleurs connaisseurs de l'homme Sartre et de son œuvre. Mais avant cela, déjà grandi au contact d'un grand homme, il était revenu à Lausanne pour enseigner le français au Collège du Belvédère, entouré d'une aura d'existentialiste jazzeux. Il n'est pas exagéré de dire que l'assurance narquoise et polie dont il pensait pouvoir faire preuve en salle des maîtres, un matin de février 1971, a changé la vie politique vaudoise. Ce ne fut qu'un épisode, le premier de «l'affaire Contat».

Le corps professoral est assemblé. Le directeur du Gymnase exprime l'inquiétude que lui inspirent les manifestations d'indiscipline des élèves, insupportables. La France n'est pas remise de sa révolution estudiantine, le mouvement essaime, il est déjà à Genève, il faut éviter la contagion à Lausanne. Le sartrien aux cheveux longs qui a vécu «l'indiscipline» à Paris n'en croit pas ses oreilles: «J'ai plutôt l'impression que nous vivons ici dans le calme feutré d'une clinique psychiatrique», lance-t-il en exhortant ses collègues à revenir à des vues plus saines de la situation lausannoise.

Le directeur est ulcéré. Lui qui tenait son jeune confrère en sympathie, il se sent trahi et le lui dit. La dispute ne se poursuit pas publiquement mais un mois plus tard, Michel Contat apprend que son contrat ne sera pas renouvelé à Lausanne, il est transféré au Sentier pour un enseignement d'allemand. Ce n'est pas la Sibérie, mais c'est une punition.

Contat informe en sous-main ses élèves, des filles en majorité. Fâchées des perturbations prévisibles dans leur programme, elles demandent des explications. Le directeur vient les leur donner en ces termes: «Les raisons pour lesquelles le contrat de M. Contat ne sera pas prolongé ne tiennent pas à ses opinions politiques. Il a le droit de penser ce qu'il veut. Elles ne tiennent pas non plus à sa vie privée, qu'on n'a pas à connaître. Elles ne tiennent pas à son enseignement, qui est irréprochable. Je n'ai rien d'autre à vous dire.»

Rien d'autre? Les élèves se soulèvent. A bas l'arbitraire! Plusieurs classes occupent la cafétéria. Le meneur, maoïste sur les bords, demande à Contat de révéler «les vraies raisons» de sa mise à l'écart. Contat: «Je connais ces raisons, elles sont légales, ce qui ne veut pas dire que je les tienne pour légitimes.» Tout le gymnase se met en grève, défile dans les rues. Du jamais vu! Des professeurs sont là aussi. La Feuille d'Avis de Lausanne publie des détails, dont la fameuse déclaration du directeur. Un deuxième gymnase de Lausanne se met en grève: «ON-VEUT-CON-TAT.»

Lequel Contat est convoqué au Département de l'instruction publique et des cultes. Ce n'est plus n'importe quel prof. C'est l'ami de Jean-Paul Sartre à Lausanne, attention. Les élèves des deux lycées font le guet devant le Tribunal fédéral à Montbenon. Contat croit savoir que les directeurs de collèges, récemment réunis, ont convenu d'écarter de l'enseignement tous les membres de la Ligue marxiste révolutionnaire (trotskiste). Sa femme en est. Il est donc louche. Il se rend à la convocation bien décidé à dire: «Je parle avec vous si vous êtes de bonne foi et ne me mentez pas. Que s'est-il dit à la réunion des directeurs?» Le chef le prend de très haut. L'atmosphère se tend. Jusqu'à ce qu'un professeur prenne sur lui d'annoncer aux manifestants le transfert de Contat au gymnase de la Cité. Ce n'est pas encore vrai, mais cela ressemble à une victoire. Les élèves rentrent chez eux. C'est Pâques, les vacances. «L'affaire Contat» est finie.

Mais cette révolution que le directeur a voulu éviter s'allume pour de bon: culturelle, politique, sexuelle. Lausanne bouge. Les demandes d'accès à la culture se multiplient. Aux manifestations pour la baisse du prix des places de cinéma, la police répond avec du matériel antiémeute acheté à Chicago, pendant «la nuit des longs jets d'eau». Lausanne devient une ville comme les autres, remplie de jeunes insolents qui figurent à leur façon dans la géographie politique de la liberté où loge Contat avec son ami Sartre.

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