Par une ironie de l'histoire, l'hôte de la conférence de Genève sur la Géorgie, Sergueï Ordjonikidze, directeur du siège européen des Nations unies, est le petit-fils du dirigeant bolchevik géorgien qui mit fin à l'indépendance de la Géorgie en 1921: Gueorgui Ordjonikidze, dit «Sergo». S'il n'a aucune fonction politique dans la négociation, le directeur de l'ONU Genève porte, par son nom, le souvenir de trente années tragiques dans le monde russe et caucasien.

«Sergo» est l'un des proches amis de Staline depuis leur jeunesse à Tbilissi. Il est né en 1886 dans une famille désargentée de la noblesse géorgienne. Orphelin à dix ans, il a reçu une éducation sommaire avant de se retrouver avec une formation d'infirmier. Il est aux côtés de Staline en 1905 quand le Caucase s'embrase après la révolution de Février. Il s'agit, pour le petit groupe de bolcheviks qui tente de s'implanter dans la région, de capter les énergies révolutionnaires acquises aux mencheviks, dussent-ils tuer ou, pour se financer, attaquer des banques.

Dans sa grande biographie de Staline, Simon Sebag Montefiore* affirme qu'il existe des preuves de la participation directe de «Sergo» dans l'assassinat en 1907 du très populaire Ilia Tchavtchavadze, le doyen des lettres et de la politique géorgiennes, qui avait pourtant publié les premiers poèmes du jeune Staline. Sa faute: une vision «patriarcale» de la culture.

De la folle Bakou, la ville noire du pétrole et du crime où il organise grèves, enlèvements et rackets au nom de la révolution, Staline envoie Sergo en Perse à la tête d'un commando armé pour renverser le shah et hâter la chute de la monarchie. Vaine tentative.

Peu après commence pour Staline et son «équipe» le cycle de la prison, de l'évasion, et de la clandestinité. Mais les contacts avec Lénine se multiplient. En 1911, Sergo est à Prague pour la fondation du parti bolchevik qui marque le divorce avec les mencheviks. En 1912, Staline est promu au comité central, organe suprême.

Lénine a en effet compris qu'avec Staline il s'attire des alliés dans les provinces, et en particulier dans le Caucase. En outre, Staline a des hommes de main qui n'ont peur de rien et une pratique éprouvée de la lutte sur le terrain. Expérience décisive en 1917. Sergo et Staline sont ensemble à la défense de Petrograd.

Pendant la guerre civile, Sergo est «un héros plein de panache», écrit Montefiore. Il a un tempérament explosif, allant jusqu'à frapper Molotov au sujet d'un livre de Zinoviev. Et en 1921, contre Lénine qui ne voit pas d'inconvénient à laisser la Géorgie à son indépendance, Staline et Sergo la reconquièrent et la bolchevisent. «Sergo, fringant et impitoyable, fit une entrée triomphale à Tiflis (Tbilissi) sur un cheval blanc, mais la répression brutale du pays lui valut bientôt le surnom d'«âne de Staline», ajoute Montefiore. Lénine comprend alors les risques qu'il court à laisser faire Staline. Trop tard.

En 1933, année des millions de morts de la famine et des centaines de milliers de déportés, Sergo est commissaire à l'industrie lourde. Le plan quinquennal est une catastrophe mais Staline le qualifie de «plein succès». En son absence, Sergo, qui avait été un partisan fanatique du Grand Tournant, tente de convaincre le Politburo des erreurs de l'industrialisation forcée. Staline, furieux, le traite de «hooligan», l'accuse de défendre «des éléments réactionnaires du Parti contre le Comité central». Il est, dit-il «d'une vanité confinant à la folie.»

En janvier 1937, le massacre du parti commence: ceux qui n'ont plus la foi en Staline doivent périr. Sergo est sommé de participer à l'extermination des «saboteurs» de l'industrie. Celui-ci écrit alors à Mikoïan: «Staline s'est engagé sur une mauvaise voie. J'ai toujours été son ami très proche. Je lui faisais confiance et il me faisait confiance. Et maintenant je ne peux plus travailler avec lui, je vais me suicider.»

Le 17 février, Staline et Sergo ont une réunion de plusieurs heures. Le 18, Staline fait perquisitionner l'appartement de son ami. En fin d'après-midi, Sergo Ordjonikidze se tire une balle dans le cœur. Un «parfait bolchevik» est mort. La ville de Vladikavkaz, capitale de l'Ossétie du Nord, est rebaptisée Ordjonikidze (elle a repris son ancien nom en 1990).

Simon Sebag Montefiore,Staline, La cour du Tsar rouge, Editions des Syrtes, 2005, et

Le jeune Staline, Calmann-Lévy, 2008

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