Editorial 

Etalement urbain: résister à la tentation du blocage

OPINION. L’initiative «Stopper le mitage» propose une solution radicale pour mettre fin à l’étalement urbain. Mais le changement de paradigme proposé dans l’aménagement du territoire tombe au mauvais moment

Il est tentant de dire oui à l’initiative «Stopper le mitage», qui a été lancée par les Jeunes Verts et sur laquelle les Suisses se prononcent le 10 février. Mettre fin une fois pour toutes à l’étalement urbain, qui semble irrépressible. Et qui inquiète non seulement les nostalgiques d’une Suisse moins peuplée, mais tous ceux qui font à juste titre de la diversité du paysage une carte maîtresse quant à la qualité de vie d’un pays.

Geler la surface constructible dans sa dimension actuelle, dans un pays où le sol utile est rare et précieux, ne plus légaliser de nouvelles zones à bâtir qu’à condition qu’une superficie de même taille soit rendue à l’agriculture? Le principe qui nous est proposé est d’une simplicité bienvenue face aux complexités des lois en vigueur pour freiner le mitage.

Mais cette simplicité n’est qu’apparente. Qui piloterait, qui arbitrerait la compensation automatique des nouvelles zones? Les cantons, dont certains, surdotés en zones à bâtir, n’auraient plus de motivation à les réduire? La Confédération, grâce à une nouvelle atteinte au fédéralisme qu’elle ne souhaite pas? Les modalités d’application, dont l’initiative ne dit mot, se révéleront d’une complexité redoutable, pour autant qu’elles aboutissent. Contrairement à ce qu’affirment des partisans de «Stopper le mitage», il n’existe pas de modèle cantonal clés en main dont il suffirait de s’inspirer. Zurich a bien voté il y a quelques années pour rendre intouchables ses terres agricoles, mais, justement, ce principe est resté lettre morte faute d’avoir pu être concrétisé.

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Il y a six ans, les Suisses ont accepté à 62% la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire (LAT). Ils ont manifesté par là, face aux milieux économiques qui la contestaient, que le paysage méritait bien davantage de planification. La LAT révisée avait paru suffisamment convaincante aux défenseurs de l’environnement pour qu’ils retirent leur «initiative pour le paysage», qui préconisait elle aussi un gel des zones à bâtir, pour vingt ans. En vigueur depuis 2015 à peine, la loi a déjà montré des effets. La zone à bâtir par habitant s’est quelque peu réduite, les cantons procèdent à des dézonages pour protéger l’arrière-pays. Les tribunaux se montrent rigoureux dans l’application de la LAT.

L’initiative «Stopper le mitage» arrive au mauvais moment: il est trop tôt pour faire le bilan de la LAT, que les cantons et les communes s’appliquent à mettre en œuvre. Certes, le dispositif légal actuel ne prétend pas mettre entièrement fin à l’étalement urbain. Et pour cause: celui-ci est étroitement lié à la croissance économique, que la politique suisse recherche par ailleurs, avec la poussée démographique qui en découle. Il est aussi lié à la possibilité de travailler en ville et de vivre à la campagne, grâce à une mobilité sans limites que l’on continue de favoriser. Avant de remplacer un dispositif évolutif par une solution rigide dans l'aménagement du territoire, soit un changement radical de paradigme, un large débat sur ces aspirations contradictoires s'impose. Pour l'heure, résistons à la tentation.

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