Incidences

Les Etats-Unis et la défense européenne

OPINION. Si le diagnostic dressé par le président Macron à propos de l’OTAN est sombre, on peut se demander si la condition du malade est aussi désespérée qu’il y paraît, s’interroge notre chroniqueur François Nordmann

Les récentes déclarations du président Emmanuel Macron à l’hebdomadaire britannique The Economist sont à prendre comme un avertissement à ses pairs de l’Union européenne. L’Europe doit se réveiller et faire face à une triple réalité:

1) Les Etats-Unis, dirigés par un président qui pour la première fois «ne partage pas le projet européen», se détournent du Vieux-Continent. Ils se concentrent en priorité sur l’Asie-Pacifique et particulièrement sur la Chine. L’Europe doit donc promouvoir avec encore plus de vigueur la politique de défense et de fabrication d’armements autonomes dont elle a jeté les bases. Elle doit posséder sa propre force militaire. L’OTAN est en état de «mort cérébrale» depuis que le président des Etats-Unis a décidé unilatéralement de retirer ses forces de Syrie et d’abandonner ses alliés kurdes, sans égard pour l’Europe.

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2) Sur un autre plan, l’Europe doit dépasser la vision selon laquelle la paix repose seulement sur le développement économique et les échanges internationaux. Elle doit se concevoir comme une entité politique complète. Face à la concurrence internationale de la Chine et des Etats-Unis, elle doit développer ses capacités dans le domaine technologique, la protection des données et le changement climatique. Les Etats-Unis et la Chine investissent des sommes considérables dans l’intelligence artificielle, qui est un élément constitutif de leur puissance. Pour sa part, l’Europe se consacre trop à l’industrie traditionnelle. Ardente avocate du libre-échange, l’Europe doit se rendre mieux compte que les Etats-Unis sont devenus protectionnistes.

3) L’Europe est entourée d’Etats autoritaires, telles la Turquie et la Russie. Marchant lentement et la tête dans les nuages, l’Europe doit ouvrir les yeux et se mettre en mesure d’agir dans un monde devenu plus dur et moins tolérant.

Il y a quelques semaines, Enrico Letta, ancien président du Conseil italien, déclarait à Genève que, au train où vont les choses, l’Europe n’aurait plus le choix dans dix ans que de devenir une colonie américaine ou une colonie chinoise. Les positions volontaristes d’Emmanuel Macron tendent à provoquer un sursaut à ce dilemme en créant les conditions d’une Europe forte.

Choc bienvenu

Si le diagnostic est sombre, on peut se demander si la condition du malade est aussi désespérée qu’il y paraît. A la question de savoir si l’OTAN existera encore en 2029, Bruno Tertrais, spécialiste de la recherche stratégique, répond que oui, tout en admettant que la question de la pérennité de l’engagement américain puisse se poser en effet. Mais en réalité, relève-t-il, la présence américaine en Europe s’est accentuée en Europe depuis l’invasion de la Crimée, surtout sur le flanc est de l’Alliance. Des exercices à grande échelle notamment dans les pays baltes et en Pologne ont permis de renforcer l’état de préparation militaire de l’Alliance. Cette constatation ne diminue cependant pas la nécessité pour les Européens de prendre en main leur propre défense, mais sans se couper pour autant de leurs alliés.

Si, par suite d’un mouvement d’humeur du président des Etats-Unis ou du fait d’une nécessité militaire survenant sur le front asiatique, les Etats-Unis se retiraient de l’OTAN, l’Europe ne resterait pas sans moyens pour se défendre. Mais elle devrait consentir à cette fin un effort financier de plus de 400 milliards de dollars sur dix ou vingt ans. Bruno Tertrais relève que dans cette hypothèse, la garantie nucléaire américaine pourrait être remplacée par une garantie franco-britannique qui aurait un degré de dissuasion équivalent. Dans le même esprit, un récent rapport d’information d’une commission du Sénat français propose de conclure en priorité un traité de défense et de sécurité avec le Royaume-Uni, en le laissant accéder aux facilités de l’UE telles que le nouveau Fonds européen de défense ou le système Galileo. Mais de toute manière le retrait éventuel des Etats-Unis de l’OTAN créerait une situation difficile pour les Européens. En ce sens, l’appel du président Macron vise à provoquer un choc bienvenu.


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