Depuis dix ans au moins, les études se penchent sur l’émergence d’un phénomène prétendument nouveau désigné sous le nom de populisme. La définition commune le présente comme une prise de position en faveur du peuple contre les élites.

Même si la chose est très rarement rappelée, le populisme est d’abord de gauche, le concept de lutte des classes y correspondant exactement, qui présuppose une société composée de classes antagonistes. Alors qu’il s’agissait de soutenir un prolétariat exploité par une bourgeoisie capitaliste, le mot n’avait pas cours.

Préoccupations des classes inférieures ou moyennes

Il est apparu plus tard, pour désigner des mouvements de droite, voire d’extrême droite, lorsque ceux-ci ont entrepris de relayer les préoccupations des classes inférieures ou moyennes, non prises en compte par les gens au pouvoir: baisse du pouvoir d’achat, chômage, confrontation à une immigration massive, perte de souveraineté par rapport à une construction européenne jugée technocratique et inefficace.

Toutefois, il faut admettre que, même s’ils l’instrumentalisent, les mouvements populistes ne peuvent se développer que si le fossé entre le peuple et ses dirigeants existe bel et bien.

Sauf à penser que l’électeur est idiot…

Dans les systèmes représentatifs qui sont les nôtres, aucun de ces partis n’atteindrait des scores de 25% à 35% si les élus étaient en phase avec la volonté commune, sauf à penser que l’électeur est idiot, ce qui remettrait en cause le principe fondamental de la démocratie elle-même.

Impossible donc de ne pas désigner la responsabilité des élites dans le succès des mouvements actuels. Sont-elles à l’écoute des populations ou confites dans leurs idéologies respectives? Œuvrent-elles réellement à ce qu’elles prétendent juste? Se comportent-elles comme le vulgum pecus estime qu’elles le devraient?

Trois dérives conjointes

Le populisme se nourrit probablement de trois dérives conjointes (heureusement, seule la première concerne la Suisse): le mépris des préoccupations quotidiennes des gens, le non-respect des promesses électorales et le comportement de vie des grands de ce monde.

Quand le peuple craint les effets de l’immigration ou les constate, c’est méprisant de le traiter de xénophobe. Quand un président français est élu sur la base d’une anaphore devenue célèbre mais agit à l’exact contraire, c’est faire injure aux électeurs de prétendre les représenter. Quand un candidat estime que le pain au chocolat coûte 20 centimes, c’est se moquer de tous ceux qui, à ce prix, pourraient s’en offrir chaque jour…

La pire des campagnes américaines qu’il nous ait été donné de voir

La campagne présidentielle américaine, la pire qu’il nous ait été donné de voir, illustre à merveille ce propos. On y a vu s’opposer le représentant de la droite républicaine, inénarrable self-made-man aux propos outranciers, à la candidate de la gauche démocrate, pur produit de l’establishment, aussi corrompue et menteuse que son adversaire était vulgaire et machiste.

Mais il n’aurait pu la talonner dans les sondages ni être susceptible de la supplanter, si elle n’avait autant prêté le flanc à la critique. Lequel des deux est le plus responsable du populisme qui gagne l’Amérique: celui qui instrumentalise les failles ou celle qui les a creusées? Car des e-mails d’intérêt stratégique dans la boîte électronique d’un harceleur sexuel poursuivi par la justice, c’est inconcevable; car une Fondation Clinton aux buts caritatifs qui accepte des versements importants permettant aux donateurs de brasser des affaires juteuses, c’est choquant; car des soutiens de campagne massifs en provenance de l’Arabie saoudite, cela interpelle…

Du coup, Donald Trump, tout ridicule et excessif soit-il, a-t-il su trouver une oreille attentive chez une part non négligeable des Américains, près de la moitié semble-t-il.

Bien malin celui qui prédira aujourd’hui le gagnant de ce combat déshonorant pour l’Amérique et, quel qu’il soit, cette campagne laissera des traces car il ne sera ni respecté ni à la hauteur des tâches qui l’attendent!

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