Dans un monde où environ un milliard et demi d'êtres humains survivent avec moins de 1 dollar par jour, les dépenses de plus de 1 milliard de dollars (soit environ 3,8 dollars par habitant) consenties quotidiennement pour la défense des Etats-Unis posent question à la morale et la raison.

Le budget 2003, de 377 milliards de dollars (non inclus le coût de la campagne d'Irak), est un record historique qui dépasse les dépenses militaires de tous les pays industrialisés, Russie et Chine incluses. Il est de 14% plus élevé (en dollars constants 2002) que la moyenne annuelle des dépenses américaines durant la guerre froide, et couvre en un seul jour les charges annuelles des militaires irakiens. Représentant 50,5% du budget fédéral «discrétionnaire» (soit 18% du budget national américain 2002), la défense américaine se situe, par son ratio d'allocations et son volume, en dehors des normes budgétaires communes aux pays industrialisés.

Une nation, fût-elle la plus riche au monde, peut-elle se permettre d'affecter une part aussi substantielle de ses ressources nationales aux militaires sans être suspectée de visées dominatrices et de gaspillage? Voilà le fond du problème.

S'il est certain que les événements du 11 septembre 2001 ont profondément traumatisé la société américaine, qui avec raison aspire à être mieux protégée à l'avenir, il serait historiquement incorrect d'utiliser ces blessures pour expliquer l'origine de la dérive militariste, évidente tant sur le plan budgétaire que sur celui des relations internationales.

La disparition de l'URSS, la première guerre du Golfe et la conférence de Madrid sur le conflit israélo-arabe avaient laissé espérer que les rapports de puissances militaires qui avaient guidé jusqu'alors les relations entre nations pouvaient dorénavant laisser la place à d'autres méthodes, fondées sur la négociation au travers de plates-formes multilatérales telles que les Nations unies, l'OMC, la Cour de justice internationale, etc. Une nouvelle page de l'Histoire, celle d'un nouvel ordre mondial post-militariste, amena l'ensemble des pays industrialisés, y compris les Etats-Unis, à réduire leur budget de défense dès 1990-1991. L'administration Bush père s'imposa un plan de réduction annuel de l'ordre de 4%, provocant la fermeture de nombreuses bases militaires et l'abandon de programmes d'armement.

Le premier mandat Clinton suivit initialement cette politique, mais se heurta, dès 1993, à l'opposition farouche de la machine militaro-industrielle, qui voyait son marché se rétrécir. Pour rétablir les rentes des années Reagan, le puissant lobby s'allia aux courants politiques populistes et ultra-conservateurs qui prônent une sorte de réarmement moral national et mondial. Ce qui incita l'administration Clinton à créer un consensus autour d'une nouvelle stratégie bipartisane, faisant des Etats-Unis le grand organisateur et régulateur des choses de notre planète.

Ainsi, au lieu d'utiliser les dividendes de la paix créés par la disparition de l'empire soviétique, Washington suivit, dès 1995, pour des raisons de politique électorale domestique, une logique de puissance basée sur l'instauration d'une sécurité mondiale.

Les Etats-Unis, obligés d'importer des biens de consommation, étaient justifiés de promouvoir, en contrepartie, une activité «d'exportation de sécurité» aux pays nécessiteux.

Cette doctrine se base sur trois éléments essentiels:

– Minimisation du risque grâce aux «guerres propres». Pour satisfaire l'opinion publique locale, il fallait réduire les risques courus par les soldats américains grâce à des technologies de pointe permettant de limiter le contact direct avec l'ennemi. Pour réaliser cette stratégie de «guerre propre», le Pentagone a modernisé à grands frais son équipement, qui devrait être testé sur le terrain en Irak.

– Rentabilisation de la doctrine d'«exportation sécuritaire». Pour maintenir les coûts militaires dans des limites acceptables pour le contribuable américain, l'administration commercialisa son «surplus de sécurité» sur un ensemble de pays amis. Rentabilisant ainsi sa production d'armements tout en tissant des réseaux militaro-commerciaux au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Europe de l'Est, l'Amérique espère réaliser son rôle de police mondiale tout en assurant ses objectifs de globalisation économique et de contrôle des sources énergétiques. Se basant sur la précédente guerre du Golfe, les stratèges du Pentagone rêvent ainsi d'un monde où ils seront en charge du terrain, alors que le Département d'Etat orchestrerait les Nations unies pour fournir les cautions morales et démarcherait les pays amis pour qu'ils passent à la caisse et réparent les dégâts.

La phrase «Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous» revêt ici sa signification commerciale: une nation «avec» est un client potentiel ou un financier de l'exportation sécuritaire, alors que ceux qui sont «contre nous» (l'Axe du mal) deviendront, grâce aux actions militaires préventives, des clients dociles.

Il convient de rappeler que la politique d'exportation de sécurité aux pays frères a été l'un des piliers fondamentaux de la politique étrangère de l'Union soviétique. Ironie de l'Histoire, certains discours pourraient indiquer qu'il existe à Washington des courants politiques engagés, sous d'autres idéologies et dans d'autres conditions, dans la même tentation autoritaire suivie autrefois par les Soviétiques.

– Monopolisation des décisions. Dans le cadre d'une bonne gestion de l'exportation sécuritaire mondiale, il a semblé important pour Washington de limiter les interférences de partis tiers, fussent-ils des nations amies ou des institutions internationales. En adoptant un ton autoritaire, en se désistant de ses engagements et en appliquant des doubles mesures sur plusieurs points sensibles, Washington s'est éloigné de sa position respectée de «primum inter pares» et a heurté plus d'une susceptibilité parmi ses alliés. La voie du réarmement militaire dans laquelle les Etats-Unis se sont engagés est une fuite en avant, sans issue à moyen terme. Un gaspillage de ressources qui n'assurera jamais la sécurité mondiale: ce n'est pas une flotte de 12 porte-avions, à 6 milliards de dollars pièce, qui empêchera l'action terroriste d'individus qui n'ont plus rien à perdre. Par contre, avec la mise à disposition d'écoles et d'hôpitaux, même très modestes, il sera possible de leur donner de l'espoir, et par conséquent d'en faire des amis.

Dwight Eisenhower, qui libéra l'Europe et s'engagea avec vigueur dans sa reconstruction démocratique, a d'ailleurs conseillé aux Américains, dans son discours d'adieu en janvier 1961, «de ne rien prendre pour certain, car seule une citoyenneté alertée et informée pourra assurer une utilisation mesurée de l'immense machine militaro-industrielle avec nos objectifs et méthodes pacifiques, de sorte que la sécurité et la liberté puissent prospérer ensemble».

La majorité de nos amis d'outre-Atlantique se rendent bien compte qu'une utilisation plus équilibrée des dépenses de défense et une réallocation des moyens ainsi économisés vers une participation accentuée à la lutte mondiale contre la pauvreté est, sans doute possible, la meilleure garantie contre la terreur.

Avant d'exporter sa «sécurité» au Moyen-Orient, l'hôte de la Maison-Blanche ferait bien de méditer sur ce sujet, car il risque de gagner une guerre, mais de perdre la confiance de la majorité de ses concitoyens.

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