Peut-être faut-il avoir grandi dans les confins sauvages d’El Paso au Texas, dans les années 1960, pour se rendre compte à quel point l’amour des armes est enraciné dans la culture américaine – même si cela fait 30 ans que je vis en Europe. Adolescente, j’étais fréquemment invitée à rejoindre les garçons au stand de tir. A 16 ans, on m’appelait «œil de lynx» et aussi «Annie Oakley» (le nom d’une fameuse tireuse d’élite dans les spectacles de Far West de Buffalo Bill).

Maman ne tolérait aucune arme à la maison et papa était d’accord, parce qu’un de ses neveux préférés s’était tué avec une arme de la collection de son grand-père. Je ne les contredisais pas non plus, car ce qui m’intéressait, c’était de tirer sur des cibles. J’ai toujours refusé les invitations à aller tirer le lapin ou l’oie sauvage.

Cinq balles dans l’étoile rouge

J’adorais aussi le tir à l’arc et plus tard, dans les années 1980, alors que je vivais en Angleterre, mon passe-temps favori était le jeu de fléchettes au pub. Pendant cette période je me suis retrouvée un jour dans une salle de jeux d’arcade avec un collègue russe, ancien tireur d’élite de l’Armée rouge, qui voulait tester ma précision. Je pris un fusil, tirai cinq coups à la suite entrecoupés d’une rapide recharge, et laissai un trou béant à la place de l’étoile rouge au centre de la cible. Baissant les bras, le Russe me regarda avec stupéfaction et dit: «Ainsi donc, les histoires qu’on nous racontait sur les Texans étaient vraies!»

Il y a une chose sur laquelle la NRA a raison: «Ce ne sont pas les armes qui tuent les gens»

Environ 20 ans plus tard, tandis que je rendais visite à un Australien établi en Afghanistan depuis des décennies, mes collègues me regardèrent avec horreur quand je demandai à voir sa collection d’armes anciennes. Elles étaient extraordinairement belles, avec leur crosse en bois incrustée d’argent ou d’ivoire, certaines ornées d’une délicate calligraphie. Je demandai si je pouvais en soulever une, et lorsque j’empoignai un vieil Enfield britannique centenaire pour regarder dans le viseur, mes collègues mâles furent complètement sciés. Les Afghans, eux, souriaient: à leurs yeux, j’avais l’air de connaître mon affaire.

Une culture qui sacrifie ses enfants

Je me trouvais bientôt accusée d’«aimer les armes», ce qui, dans leur esprit, signifiait défendre cette manie insensée de la culture des armes en Amérique, sous couvert de protéger le deuxième amendement. Cela m’a pris du temps de leur faire comprendre à quel point j’étais horrifiée par les excès continuels dans l’usage des armes à feu dans mon pays. Pourtant, il y a une chose sur laquelle la NRA – la très corrompue National Rifle Association – a raison: «Ce ne sont pas les armes qui tuent les gens.» Mais ce ne sont pas non plus les gens déséquilibrés qui tuent.

Ce qui tue plus de 33 000 Américains par an, c’est une culture machiste aux racines archaïques de la frontière du Far West, qui fait de la possession d’un flingue l’expression la plus puissante de la virilité. Une culture qui préfère sacrifier ses enfants plutôt que d’admettre que le gouvernement (le Congrès) a bel et bien un rôle à jouer, surtout quand les gens abusent de la loi ou du deuxième amendement de la Constitution.

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