L’an 2020, avec ses chiffres en miroir et ses rondeurs posées, sera l’année de la sérénité. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est un mème (ci-dessous), vous savez, ces répliques comiques qui détournent une image de l’actualité et font fureur sur les réseaux sociaux. Ces jours, le mème qui annonce une ère pleine de sagesse commente une vidéo où l’on assiste, pantois, à l’expression du flegme britannique dans toute sa splendeur.

Sur cette capture publiée par 20 minutes, on découvre un client en train de manger tranquillement son kebab-frites dans un fast-food de Portsmouth, alors qu’à deux pas de lui une bataille fait rage entre des clients agressifs et des employés remontés:

Coups de pied, empoignades musclées, insultes et cris stridents, rien n’y fait: écouteurs vissés sur les oreilles, yeux rivés à son portable, Chris Hill a poursuivi paisiblement son repas, vendredi dernier, avec à peine un regard sur la tempête qui s’est déchaînée à côté de lui. Le mème évoqué plus haut pose un label 2019 sur l’altercation et un label 2020 sur le dîneur détaché.

Sage ou zombie?

Bien sûr, avant de se réjouir de son détachement, on peut voir dans ce citoyen éteint le porte-drapeau de notre société de zombies où, absorbé par son écran, plus personne n’est relié à son prochain. Les spécialistes le disent: à s’abîmer ainsi dans le virtuel, l’être humain perd le sens de l’expérience, le rapport au corps, et risque de s’abstraire tout à fait. Une lecture que je pourrais complètement avoir et que j’ai d’ailleurs déjà eue

Mais on peut aussi estimer qu’ajouter du drame au drame n’a rien de bien futé. Si le quinquagénaire s’était mêlé à la bagarre, il n’aurait fait qu’augmenter le taux d’agressivité ambiant et, faute d’un joujou extra ou d’une botte secrète, il n’aurait sans doute pas réussi à calmer les combattants. Chris the nice, appelons-le ainsi, s’est peut-être dit: j’ai faim, le kebab est bon et le mieux que je puisse faire dans cette situation est de rester zen et gourmand.

Incandescent au-dedans

Et l’engagement alors? 2020 ne sera-t-elle pas aussi, comme 2019, l’année où l’on se bat pour l’égalité hommes-femmes et pour la sauvegarde de l’environnement? Oui, et c’est heureux. Mais la sérénité n’est pas incompatible avec le combat politique. Au contraire, mieux vaut ne pas s’enflammer à la moindre provocation si l’on veut tenir sur la durée. Parfois, quand l’incendie crépite en tous lieux, il est plus avisé de rester cool comme les personnages de Brad Pitt dans les Tarantino que de lancer de l’huile sur le feu. Non, vraiment, l’an 2020 sera serein. Solide, incandescent au-dedans, mais pas Métal hurlant.


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