Ce texte fait partie d'une semaine spéciale de débats consacrés aux défis économiques de la crise climatique.

Dans le cadre de cette série, nous avons demandé aux étudiants du programme de master en management durable et technologie (Unil, IMD, EPFL) de prendre position par rapport à une série d’affirmations relatives au débat croissancele/décroissance. Nous rapportons les résultats ci-dessous (38 réponses sur 60 répondants potentiels) et ajoutons les commentaires de deux d’entre eux, Anastasia Kozikis et Jean-Pierre Constant.

– La décroissance est inévitable si nous voulons respecter les limites planétaires: accord à 63%.

– Mesurer la croissance par le PIB est erroné. Au minimum, une mesure de valeur ajoutée nette des coûts liés à l’amputation du capital naturel et environnemental («produit intérieur vert», voir Le Temps du 31.10.2022) est requise: accord à 95%.

– Respecter les limites planétaires est impératif, qu’importe ce que cela implique pour la croissance: accord à 90%.

– Les pays les plus pauvres doivent pouvoir croître pour atteindre un niveau de vie décent. De leur point de vue, la croissance est impérative: accord à 92%.

– Maintenir le bien-être sans insister sur la croissance demande une orientation économique moins axée sur la quantité et plus sur la sobriété: accord à 97%.


Saviez-vous qu’il existe un lien entre 1984 de George Orwell et la lutte contre la destruction de l’environnement? En 1948, l’auteur pointait déjà du doigt le culte d’un progrès sans relâche, vu comme responsable de la destruction de l’environnement. C’est en opposition à cette idéologie de la croissance infinie qu’est né le mouvement de «décroissance». L’objectif de la croissance pour la croissance au détriment de tout le reste fait-il encore sens? La décroissance est-elle inévitable pour respecter les limites planétaires?

Les étudiants du master ont des avis très partagés concernant la nécessité de décroître. En effet, cela pourrait avoir un impact considérable sur nos modes de vie. Nous nous accordons tous à dire que le modèle actuel ne permet pas de respecter les limites planétaires. Nous devons remettre en question le quasi-dogme selon lequel croissance rime avec bonheur individuel. Une révision de nos standards s’impose. Cela étant, certains soulignent que la décroissance serait trop ambitieuse et nécessiterait une transformation sociale trop radicale. De plus, est-ce que cela a du sens de ralentir la recherche médicale de la même manière que l’on planifie de faire décliner l’industrie des énergies fossiles? Le but n’est pas de faire un pas en arrière.

S’il est concevable de mettre un frein à la croissance des pays développés, il serait hypocrite de refuser cette même croissance aux pays en développement. La quasi-totalité d’entre nous pense que, du point de vue des pays en voie de développement, la croissance est impérative. De quel droit pourrions-nous refuser aux habitants de ces pays l’accès à des infrastructures de pointe? Imposer aux autres ce que l’on ne s’impose pas à soi-même relève de l’hypocrisie. Certains étudiants émettent l’idée qu’il faudrait aider ces mêmes pays à s’engager sur la voie d’une croissance saine à travers l’adoption de technologies et infrastructures compatibles avec les objectifs climatiques. Par exemple, investir, dès le début, massivement dans le renouvelable. La décroissance de notre impact écologique ne se fera qu’à travers une coopération couplée à un mode de vie beaucoup plus sobre.

Qu’est-ce qu’une croissance sobre? Une croissance sobre est une croissance qui mise sur la qualité plutôt que la quantité. Cette idée, beaucoup plus appréciée des étudiants du master, a le mérite d’être moins drastique. La décroissance est le point théorique idéal mais difficile à mettre en pratique. Pour certains, décroissance serait synonyme de récession et d’instabilité politique. Plutôt que d’entretenir le débat stérile autour de la croissance et de la décroissance, nous pensons qu’il faudrait recentrer la conversation sur la façon de converger vers une meilleure croissance. Prenons pour exemple la nourriture. Un tiers de ce qui est produit ne sera jamais consommé. Cette quantité gaspillée est pourtant incluse dans le PIB. Un grand nombre de pays sont concernés par les problèmes d’obésité et de malnutrition, fruits de la surconsommation de produits bas de gamme et riches en mauvais nutriments. Pourquoi continuer de produire une quantité aussi importante de ces produits, et ne pas plutôt se donner les moyens de produire et financer une nourriture de qualité et abordable?

Une autre remarque des étudiants porte sur la façon dont nous mesurons la croissance. Ils soulignent que si l’on veut rallier la croissance à notre cause, il faut déjà revoir la manière dont nous la mesurons. En effet, le PIB est un indicateur qui ne prend pas en compte les coûts des dégâts causés par les externalités des marchés, comme l’impact de la pollution sur la santé humaine. Or, pouvons-nous vraiment continuer à reléguer la dégradation de l’environnement au rang d’externalité négligeable?

La «croissance pour la croissance» a montré ses limites et entraîne des externalités négatives que nous ne pouvons ignorer. La décroissance pointe du doigt les limites de ce système dépassé et invite à un changement radical sans pour autant proposer de solutions réalistes. Cependant, les défenseurs de cette idéologie offrent matière à réflexion et poussent l’être humain à se tourner vers un modèle de croissance sobre.

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