«La nuit du 26 septembre 2014, Ernesto Guerrero, un étudiant de 23 ans, s’est retrouvé avec le canon d’un fusil d’assaut AR-15 pointé sur lui», raconte El País. Avec ces mots: «Casse-toi ou je te bute.» Mais «à ce moment-là, il ne savait pas que le policier venait de lui épargner une mort certaine». Celui-ci n’a agi «ni par hasard ni par pitié, mais bien parce qu’il ne pouvait pas se permettre d’embarquer un autre étudiant».

Une ville si mal nommée, désormais. Ils sont 43 à se rendre d’Ayotzinapa à Iguala de la Indepedencía – l’indépendance du pays y a été proclamée en 1821 – «afin d’y lever des fonds pour financer un voyage à Mexico, résume Le Monde. Les jeunes gens comptent participer le 2 octobre à la traditionnelle marche de commémoration du massacre de Tlatelolco en 1968, au cours duquel les forces de l’ordre ont tué 300 étudiants.»

«Notre seul péché est d’être pauvres»

Ensuite, tout s’enchaîne très vite. Selon la version officielle, des policiers municipaux véreux «attaquent les 43 garçons parce qu’ils se seraient emparés d’autobus appartenant à la municipalité pour rentrer dans leur école après leur collecte. Des témoins aperçoivent, aux côtés des policiers, des hommes armés, soupçonnés d’être des narcotrafiquants. La fusillade qui éclate fait six morts et 25 blessés. Les survivants sont emmenés dans des voitures de police. Depuis, leurs familles sont sans nouvelles d’eux.»

Parmi elles, Meliton Ortega, qu’a rencontré le correspondant du Monde à Mexico. Il déplore: «Notre seul péché est d’être pauvres, car si nous étions des dirigeants politiques, nos enfants auraient déjà été retrouvés», se révolte-t-il, lui qui campe avec beaucoup d’autres dans l’Ecole normale d’Ayotzinapa. «Dans cet établissement, comme dans la quinzaine d’autres écoles normales rurales du pays, les élèves, d’origine modeste, apprennent à éduquer les enfants des communautés paysannes les plus marginalisées du pays, où les professeurs des villes ne veulent pas aller.»

Une balle dans la mâchoire

Dans le détail, «comme Ernesto l’a raconté des semaines plus tard», à Iguala, «des dizaines d’étudiants gisaient sur l’asphalte et les policiers chargeaient les corps dans des camionnettes. Les véhicules étaient pleins à craquer.» Depuis, le Mexique traverse une de ses plus graves crises sécuritaires. On le sait maintenant: cette attaque, menée par la police municipale et des narcotrafiquants du groupe des Guerreros Unidos, a abouti à la mort très probable de 43 jeunes.

José, un autre jeune, témoigne. «Le crâne rasé, comme tous les étudiants de première année, raconte que les policiers ont tiré de sang-froid. «Ils ont fait feu sur un copain presque à bout portant. La balle lui est entrée dans la mâchoire et lui a explosé la tête. Il était méconnaissable. Ils ont continué à tirer et nous avons pris la fuite comme nous avons pu. Nous étions cernés.»

«Tais-toi connard»

Puis «il a passé une partie de la nuit caché chez une dame qui a bien voulu lui offrir l’asile, et à l’aube il s’est présenté au commissariat avec d’autres élèves pour réclamer la libération de ses amis. «Tais-toi connard. Mêle-toi de ce qui te regarde», lui a lancé un policier pour couper court à ses protestations. José […] s’est ensuite rendu à la morgue afin d’identifier l’un des corps. L’étudiant était défiguré: on lui avait lacéré le visage au cutter et arraché les yeux.»

L’horreur absolue. Et maintenant, c’est l’armée qui affiche son mécontentement face à l’inculpation de sept militaires pour des abus qui leur sont imputés dans la lutte contre le crime organisé. Elle a également très mal pris les accusations sur sa passivité, son incurie face à ces terribles événements qui touchent les futures élites, des êtres humains à peine sortis de l’enfance. Bref: dans la confusion générale, elle dit qu’elle ne se laissera pas intimider, la situation est explosive.

«Le feu qui obscurcit la nuit»

«En s’appuyant sur des récits de survivants et sur les aveux de trois membres du commando soupçonné d’être responsable» de ces exactions, El País, à Madrid, raconte «la hoguera que oscureció la noche», «le feu qui obscurcit la nuit» d’Iguala. C’est à trembler, selon la traduction en français qu’en a fait Courrier international. Jugez-en: «L’irruption dans la ville des étudiants cagoulés et prêts à en découdre a fait craindre le pire aux autorités. Le maire a exigé de ses sbires qu’ils empêchent cette manifestation à tout prix, et, selon certaines versions, qu’ils livrent les étudiants aux Guerreros Unidos.»

Ni une ni deux, l’ordre a été exécuté immédiatement et «scrupuleusement». Alors, «l’horreur a ouvert sa gueule toute grande». Mais «on ne saura peut-être jamais comment la barbarie a atteint de telles proportions». De fait, «l’enquête policière est arrivée à déterminer que les élèves, qui ignoraient certainement la vraie nature du pouvoir municipal d’Iguala, ont été massacrés avec autant de rage que s’ils avaient appartenu à des cartels rivaux».

Vendredi 7, le choc

L’indignation est générale. L’AFP, notamment reprise par La Presse canadienne, signale que l’annonce vendredi par le ministre de la Justice, Jesus Murillo Karam, que ces jeunes avaient été assassinés, leurs cadavres incinérés dans une décharge et leurs restes jetés ensuite dans une rivière, selon les aveux de trois détenus, a fait monter la pression. Et les suspicions d’intox.

Car «très peu de restes osseux pourraient donner lieu à une analyse d’ADN». Ils ont été envoyés à un laboratoire spécialisé de l’Université d’Innsbruck, en Autriche. Et «de son côté, une équipe d’experts argentins, venus à la demande des parents des disparus, a annoncé mardi que l’analyse de 24 des 39 corps extraits de fosses clandestines dans les environs d’Iguala lors des premières recherches coïncidait avec les conclusions des autorités mexicaines: aucun d’entre eux n’appartient aux disparus».

«Ya me cansé»

Alors il a dit: «Ya me cansé». «On arrête là, je suis fatigué.» Cette phrase, c’est le procureur général du Mexique qui l’a prononcée pour mettre un terme à la conférence de presse lors de laquelle il a «donné les dernières informations – sordides – sur le calvaire des étudiants disparus», raconte le Guardian. Elle est vite devenue LE hashtag des réseaux sociaux: #YaMeCanse. Puis, comme le dit le site Animal Politico, «l’indignation est passée des réseaux sociaux à la rue».

La colère populaire est d’ailleurs encore montée d’un cran ce mercredi, où quelque 500 enseignants et étudiants s’en sont pris à des bâtiments publics, ont partiellement incendié le parlement local ainsi que des véhicules. Ils avaient auparavant mis le feu au siège du secrétariat à l’Education régional et mis à sac les bureaux des députés locaux avant de se diriger vers le siège du gouverneur à Chilpancingo de Los Bravo, la capitale de l’Etat du Guerrero.

La population révulsée

Car c’est bien la collusion désormais «avérée entre autorités locales et cartels qui a révulsé la population». 20 Minutes France a interrogé Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement: «Jusqu’ici, dit-il, l’implication des autorités politiques et policières locales dans le crime organisé n’était pas ouvertement mise sur le devant de la scène. Mais avec cette affaire, elle est complètement mise en lumière.»

«Comment le Mexique s’est rêvé en nouveau Brésil pour se réveiller en nouveau Nigeria»: le texte que l’écrivain, chercheur et journaliste français Frédéric Martel publie sur Slate.fr est aussi très éclairant. Et édifiant. Pour le président mexicain, Enrique Peña Nieto, «l’affaire a conduit à une crise politique sans précédent. Désireux de faire oublier les questions de sécurité pour se concentrer sur l’économie, le chef de l’Etat a mis l’accent depuis son élection» sur les réformes économiques et financières.

Patriotisme économique

Sa communication, dès lors, «était entièrement tournée vers le patriotisme économique: un PNB en hausse et supérieur à celui de la Corée du Sud, une croissance plus forte qu’au Brésil, un pays qui produit plus d’écrans plats de télévision que la Chine. Le voilà rattrapé par la question de la violence endémique du pays.» Aujourd’hui, raconte Martel, «la plupart des universités du pays et d’innombrables lycées» ont fermé leurs portes. «Des artistes ont créé une multitude d’œuvres sur des blogs, sur Instagram ou Facebook pour rappeler le sort» des 43 malheureux innocents de l’Ecole normale rurale. «Partout, […] j’ai vu des affiches racontant leur courte existence.»

Il conclut: ces jeunes victimes témoignent amèrement que «le Mexique est loin d’avoir gagné les guerres qu’il doit encore mener» s’il veut regagner la confiance de son peuple. Et celle des investisseurs étrangers. Il doit encore lutter contre la pauvreté. Contre la corruption. Contre la violence endémique. Contre une justice douteuse. Contre les tensions raciales indigènes. Contre les guérillas d’extrême gauche. Et, surtout, contre les narco-trafiquants.

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