Opinion

Les étudiants universitaires coûtent à la société, mais ils lui rapportent bien plus!

En Europe continentale, les études supérieures coûtent relativement peu, mais leurs coûts sont reportés sur l’Etat et donc les contribuables. Toutefois, des analyses montrent que, sur le long terme, les études supérieures rapportent plus qu’elles ne coûtent. Le plaidoyer de quatre vice-recteurs romands

Dans quelques jours prendra fin la campagne présidentielle américaine. Au-delà des déclarations spectaculaires et outrancières, les débats ont aussi porté sur différents enjeux de société importants, notamment celui du coût des études. Durant la primaire démocrate, la question divisait Bernie Sanders et Hillary Clinton. Finalement, la candidate a proposé la gratuité pour les familles les plus pauvres dont les enfants restent dans leur Etat pour y effectuer leurs études.

Donald Trump, de son côté, a récemment déclaré qu’il pousserait les universités à réduire les frais d’écolage. Il faut dire que la question est sensible puisque 70% des 54 millions de jeunes qui commencent leur vie professionnelle aux Etats-Unis ont en moyenne 30 000 $ de dettes liées à leurs études. Comment entrer dans la vie professionnelle, lancer son entreprise dans de telles conditions?

En Europe continentale, les études supérieures coûtent peu aux étudiants

En Europe continentale, les études supérieures coûtent relativement peu aux étudiants (et/ou à leurs proches), mais leurs coûts sont reportés sur l’Etat et donc sur les contribuables. Des voix se font régulièrement entendre pour remettre en cause cette situation, avec des arguments pertinents à première vue: les étudiants sont majoritairement issus des classes moyennes et supérieures. La gratuité des études profite donc aux plus nantis et, en plus, ils obtiennent des emplois mieux rémunérés. On pourrait dès lors penser qu’il est normal qu’ils participent davantage à l’investissement lié à l’éducation.

A qui profitent ces dépenses publiques?

A qui profitent donc les efforts financiers investis dans les études supérieures? Telle est la question sociétale sous-jacente à ces considérations économiques. Si les seuls bénéficiaires sont les étudiants, alors il serait juste qu’ils en supportent seuls les coûts. Mais si l’ensemble de la société bénéficie de la formation de quelques-uns, alors il est justifié qu’elle y participe.

Un premier constat statistique s’impose: tous les étudiants ne sont pas des «nantis». En effet, le privilège d’exploiter sa tendance naturelle à la curiosité intellectuelle, celui de prendre le temps de la réflexion, celui d’intégrer un savoir a un coût pour bon nombre d’entre eux. En Suisse, près des deux tiers des étudiants exercent une activité rémunératrice pour subvenir, au moins partiellement, à leurs besoins.

Les étudiants contribuent à la prospérité de la société

Un deuxième constat statistique s’impose encore: une fois formés, les diplômés s’insèrent au même titre que la population générale dans le marché du travail public ou privé. Les universités propulsent dans tous les secteurs de la société des jeunes qui ont acquis, en plus du contenu propre à leur discipline, des compétences développées et exercées par leur travail intellectuel. Capacité d’analyse, esprit de synthèse, organisation de la pensée et clarté de l’exposé, exigence de poser de bonnes questions (comment trouver de bonnes réponses si les questions sont mal posées?): telles sont les caractéristiques nécessaires à l’écriture d’un mémoire, à la préparation d’une expérience et plus généralement à la réussite des études. En «exportant» ces compétences dans tous les secteurs les jeunes diplômés contribuent bel et bien à la prospérité de tous. Les jeunes diplômés sont bien vivants et actifs.

Les retombées économiques positives d’une densité universitaire forte

Les travaux récents d’Anna Valero et John Van Reenen de la London School of Economics confirment les retombées économiques liées à la densité universitaire d’un pays. En basant leurs travaux sur une période de 60 ans, les auteurs montrent que, quelle que soit la région du monde, un doublement du nombre d’étudiants engendre une hausse de 4% du PIB par personne*.

Le conflit avec le paradigme du retour immédiat sur investissement

Certains s’interrogent sur le retour sur investissement, sur la productivité à court terme de nos institutions. Les universités ne transmettent pas seulement des savoirs, elles les créent également. Laboratoires et bibliothèques sont ces lieux de la créativité intellectuelle. En leur sein, les universitaires ne fournissent pas de «prestations» immédiates, ni ne répondent à des questions déjà posées.

Mais qu’y font-ils alors? Ils y cultivent le terreau intellectuel nécessaire à toute innovation. Ils explorent des territoires inconnus qui, seuls, permettent des découvertes, des inventions, puis des innovations. Cela prend du temps. Le temps du désordre et des nouvelles questions: l’originalité vient du chaos. Et c’est là que le bât blesse: la temporalité de la formation et de la recherche entre en conflit avec l’exigence de retour immédiat sur investissement.

La différence des temporalités

Et le bât blesse encore plus parce que la temporalité de la recherche est imprévisible. Le dernier prix Nobel de chimie, Jean-Pierre Sauvage, le soulignait encore tout récemment: il faut laisser du temps à la recherche. Depuis des siècles, il n’est quasiment pas d’invention ni d’innovation qui n’ait été précédée de recherche fondamentale, c’est-à-dire d’une recherche produite par le seul mouvement de la curiosité intellectuelle. Pensons au laser dont les auteurs, en 1960, parlaient comme d’une «invention banale»** et qui représente aujourd’hui un marché de 6 milliards de dollars! Pensons aux balises GPS que nous utilisons quotidiennement et qui ne sont rendues possibles que grâce aux théories de la relativité restreinte et générale, pourtant à l’époque jugées éloignées du «sens commun»***.

Le cas de la pénicilline

Pensons enfin à la pénicilline, observée et étudiée par Fleming dans les années 1920, mais dont le principe actif sera stabilisé dix ans plus tard par une autre équipe de chercheurs. Le retour sur investissement a été long, mais avec quelle puissance il s’est ensuite imposé!

La recherche fondamentale a son propre rythme et trouve son sens et sa visibilité dans le temps long et grâce à la multiplication des curiosités individuelles. Comme le disait la rectrice de l’UNIL, Nouria Hernandez, à la radio suisse romande le 14 septembre, les universités, parce qu’elles forment «à la limite du savoir», forment des gens capables de «s’accommoder de l’incertain» et donc de «dessiner l’avenir de la société». Incertitude et imprévisibilité sont inconfortables, voire angoissantes, néanmoins elles sont indispensables à l’innovation. On ne pourra pas en faire l’économie dans un monde lui-même de moins en moins prévisible.

La curiosité, moteur de la recherche

Il est beaucoup question ici de curiosité: elle est le moteur essentiel de tout travail de recherche. Là aussi, le «retour sur investissement» est difficile à mesurer mais bien réel. La curiosité «travaillée» par les chercheurs fait écho à la curiosité de la population. L’engouement de la cité pour les événements organisés par les universités l’atteste. Réfléchir à des événements du passé ou d’ailleurs, comprendre les mécanismes de la nature ou de la condition humaine, ou encore s’interroger sur les comportements, individuels ou collectifs, sont autant de moyens de prendre la mesure du monde dans lequel nous évoluons. Réfléchir, comprendre, s’interroger sont des verbes d’action et reflètent des facultés propres à l’être humain en général, elles permettent de donner un sens au réel. La curiosité n’est pas le seul fait des universitaires, elle n’appartient à aucune catégorie de la population en particulier: elle se partage.

On oublie trop souvent, parce que ces bénéfices sont intangibles et qu’ils se matérialisent à long terme, que la formation est le ferment de la cohésion sociale, un vecteur de démocratie et le meilleur rempart contre toute forme de totalitarisme ou de fanatisme.

La Suisse doit sa compétitivité à sa capacité d’innovation

Handicapée par ses montagnes et son manque de matières premières, la Suisse n’a pas basé sa prospérité économique sur les hauts-fourneaux, le charbon et l’acier de la première révolution industrielle. Elle doit sa compétitivité à sa capacité d’innovation, fruit d’un équilibre et des nombreuses passerelles, institutionnelles et symboliques, entre recherche fondamentale et recherche appliquée. Les universités contribuent, et depuis longtemps, à sa prospérité. Ne nous laissons pas emprisonner dans un manichéisme stérile.

Il n’y a pas d’un côté ceux qui réfléchissent et qui profitent des deniers publics et de l’autre ceux qui agissent et qui sont productifs. Les universités ont des murs perméables, des fenêtres ouvertes sur le monde et la société. Elles forment, elles donnent du sens, elles créent, elles propulsent.


*Anna Valero, Jan Van Reenen, «The Economic Impact of Universities: Evidence from Across the Globe», NBER Working Paper n° 22501, août 2016.
** Xavier Müller, «Le laser, histoire d’une découverte lumineuse», CNRS Le journal, 243, avril 2010
*** Lucien Fabre, Les théories d’Einstein, Paris, Payot, 1921, p. 21.


Micheline Louis-Courvoisier, vice-rectrice de l’université de Genève

Thomas Schmidt, vice-recteur de l’université de Fribourg

Daniel Schultess, vice-recteur de l’université de Neuchâtel

Giorgio Zanetti, vice-recteur de l’université Lausanne


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