Incidences

Europe: allegro ma non troppo

OPINION. La visite de Jean-Claude Juncker en Suisse a porté ses fruits et débouche sur le réexamen des positions prises sur les questions institutionnelles, estime l’ancien ambassadeur François Nordmann. D’aucuns parlent même de la nécessité de redéfinir le mandat de négociation qui date de 2013

C’est à l’hôtel Allegro, dans le complexe du Kursaal de Berne qu’a commencé la visite de Jean-Claude Juncker le 23 novembre dernier, avant même les entretiens officiels. C’est là qu’il a reçu pendant un quart d’heure Doris Leuthard, présidente de la Confédération, accompagnée de Gerhard Pfister, président du PDC suisse. Ce genre de réunions entre hommes et femmes politiques d'un même parti sont monnaie courante au sein de l’UE et n’ont rien d’inédit en Suisse non plus.

Un débat particulièrement sensible

Il n’est pas inhabituel qu’un dignitaire étranger venant donner une conférence à Zurich, à Saint-Gall ou à Genève rencontre un conseiller fédéral, collègue de parti, généralement connu depuis longtemps. Ces liens personnels permettent souvent de régler des problèmes discrètement. Mais pourquoi l’avoir caché, avant de l’admettre dès que les journalistes de la NZZ am Sonntag l’ont découvert trois jours plus tard?

Cet épisode démontre l’extrême sensibilité du débat sur l’Europe en Suisse. Jean-Claude Juncker n’est pas l’homme politique le plus populaire en Suisse, notamment dans la partie alémanique du pays. La Suisse est à sa manière le plus eurosceptique des états du continent – on célèbre demain le vingt-cinquième anniversaire du rejet de l’Espace économique européen qui a fondé cette réputation.

«Flexibilité et créativité»

Allegro, c’est aussi le rythme que Jean-Claude Juncker a essayé d’imprimer à sa visite. Celle-ci a été au-delà de la simple normalisation des relations Suisse-Union européenne. Le bilan des dossiers débloqués au cours de ces derniers mois a été assez facile à tirer: l’UE y a mis du sien, et le Conseil fédéral a poursuivi son programme de coopération avec les pays d’Europe centrale et de l’Est. Mais l’avenir?

Jean-Claude Juncker a surtout plaidé pour une relance de la négociation sur l’accord institutionnel, le principal sujet de discussion entre les deux partenaires. A l’échelon des chefs d’Etat, on ne se perd pas dans les détails: on indique une ligne générale, on donne des instructions aux délégations qui seront censées les traduire en actes. Jean-Claude Juncker leur a demandé de faire preuve de flexibilité et de créativité.

Eléments de «reset»

Au cours de sa conférence de presse, il a admis que la Suisse n’a pas toujours été traitée avec le respect qui lui est dû: il ne faut pas faire un grand effort d’imagination pour voir là une allusion aux réactions outrancières de José Manuel Barroso, son prédécesseur à la tête de la Commission, au lendemain du vote du 9 février 2014 sur l’immigration. Il a aussi indiqué à deux reprises que les choses allaient maintenant dans le bon sens, ajoutant «et ce, du point de vue de la Suisse».

On peut lire dans cette annonce les éléments du fameux «reset» prôné par Ignazio Cassis, chef du Département des affaires étrangères: il est possible désormais de chercher des solutions nouvelles dans la problématique des questions institutionnelles. Les deux parties peuvent notamment envisager, pour le mécanisme de règlement des différends, le recours à la Cour de justice de l’AELE dans laquelle siégerait un juge suisse. Au préalable, Jean-Claude Juncker s’est enquis auprès du secrétariat de l’AELE des modalités de fonctionnement de cette cour, et le DFAE travaille maintenant sur cette option.

Augures favorables

La visite de Jean-Claude Juncker a donc porté ses fruits et débouche sur le réexamen des positions prises sur les questions institutionnelles. D’aucuns parlent même de la nécessité de redéfinir le mandat de négociation qui date de 2013. Mais Jean-Claude Juncker se fait des illusions s’il croit que l’on pourra arriver à un accord dans les six mois. Même si l’on parvient à évacuer le slogan des «juges étrangers», il faudra un temps plus long de maturation de l’opinion publique suisse pour rénover la relation entre la Suisse et l’UE.

Allegro ma non troppo… Cependant la souplesse invoquée par le président de la commission, le rôle central de la politique européenne pour la Suisse et l’action renouvelée du gouvernement sont des augures favorables, pourvu que l’on apprenne à Bruxelles la longue patience de l’histoire qui imprègne la vie politique suisse.

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