Les Européens sont des citoyens plutôt fâchés qui, sauf en Grèce et en Espagne, ont sanctionné les partis politiques au pouvoir en se réfugiant dans les formations d'opposition. Il y a plusieurs lectures possibles des résultats. Une lecture nationale, qui rend compte des situations particulières des gouvernements: Blair est puni pour l'Irak, Schröder pour le chômage, Chirac pour incompatibilité avec ceux qui l'ont élu, etc. Une lecture régionale: l'est du continent se montre à la fois plus indifférent et plus réactif que l'ouest. Et une lecture européenne proprement dite, la plus nécessaire quoique la plus difficile.

Toute l'institution électorale européenne porte à privilégier le niveau national du vote et de son interprétation. C'est un compatriote qu'on élit ou qu'on n'élit pas, en fonction d'un débat national. L'électeur n'a pas d'autre choix, il ne peut ni agir ni même penser hors du cadre national. Il ne faut donc pas s'étonner, ni regretter au lendemain que les Européens ne se soient préoccupés que de leur pré carré. Il n'y a pas de parti européen, sauf, balbutiant, celui des Verts; il n'y a pas d'exécutif européen comme tel, opposé à un législatif dont la composition constituerait un enjeu. Le pouvoir des gouvernements est bien trop prédominant dans l'Union, via le Conseil européen, pour que la couleur dominante du Parlement ait une réelle importance. Les lois qui émanent de Strasbourg sont le fait de coalitions compliquées dans lesquelles s'enchevêtrent toutes sortes d'intérêts, et pas seulement liés à de strictes convictions politiques. L'élection d'une présidence changerait probablement la nature du vote et les priorités des votants, mais on n'en est pas encore là.

Plus généralement, ce scrutin, le plus vaste jamais organisé sur le continent, révèle un état d'esprit: l'Union n'enthousiasme pas mais elle ne mobilise pas non plus contre elle. Les partis anti-européens de Grande-Bretagne ou de Pologne ont fait le plein des opposants avec moins de 20%, ce qui signifie que 80% des Britanniques ou des Polonais ne sont pas anti-européens. Ailleurs, les partis souverainistes n'ont pas non plus percé. Si les gouvernements nationaux suscitent des réactions de rejet, l'Europe, elle, suscite plutôt perplexité et indifférence.

Les dirigeants ne font rien pour qu'il en soit autrement. Muets avant le scrutin sur le seul thème risqué, la Constitution, ils oseront encore moins aborder le sujet lors du sommet de cette semaine en Irlande. Bafoués chez eux, ils n'auront rien à dire, collectivement, aux Européens. Suite à ces élections, il n'y aura peut-être pas de Constitution.

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