Un événement comme des élections présidentielles aux Etats-Unis peut susciter de la part de l'Europe un intérêt légitime, mais cette année, cet intérêt a tourné à la fascination médiatique. Un tel engouement aurait été explicable à l'époque de la guerre froide, où les libertés civiles et notre sécurité militaire dépendaient largement du parapluie nucléaire américain. Mais aujourd'hui, il n'y a plus de camp occidental; l'Europe accélère son intégration, elle n'a plus d'ennemi immédiat et devient un pouvoir économique capable de faire largement contrepoids aux Etats-Unis. Elle est en outre héritière d'une histoire et a généré une richesse culturelle incomparable.

Elle devrait donc apprendre à se tenir droit face aux Américains et à s'interroger peut-être sur sa responsabilité dans l'origine de leur prépondérance, fruit de deux guerres mondiales et de deux idéologies meurtrières générées par notre continent.

Or que fait l'Europe aujourd'hui? Plutôt que de se considérer comme l'égale des Etats-Unis, elle se comporte comme ces pays du tiers-monde qui, un demi-siècle après la décolonisation, continuent de remplir leurs médias d'informations sur leurs anciens maîtres pour les vilipender, mais aussi pour perpétuer à leur égard une dépendance admirative. Il y a aujourd'hui une forme d'allégeance, une soumission consentie a priori envers le «leadership» de Washington, quitte à donner parallèlement libre cours au dépit.

Nous sommes désormais confrontés pour quatre ans à un président américain au sommet de son pouvoir. Cette fois-ci, son mandat n'est pas contesté, sinon par quelques idéologues. N'ayant pas à se soucier de sa réélection, il n'a plus à ménager l'opinion ou les lobbies: ce devrait être l'occasion, dans un contexte nouveau, d'imposer une issue dans le conflit israélo-palestinien. Assuré d'une majorité des deux Chambres du Congrès, il pourra faire passer son programme. Chef d'une armée seule capable d'être engagée rapidement à l'échelle planétaire, il pourra faire prévaloir la défense des intérêts américains, lesquels auraient été du reste les mêmes avec un président démocrate. George Bush sera tenté de donner à son action une légitimité biblique; il pourra oublier la pédagogie brutale d'un Michael Moore et n'aura pas trop à se soucier des autres nations, car il est vrai que le respect du droit international est inversement proportionnel à la puissance d'un pays.

Dans les débats de ces dernières semaines, les Européens se lamentaient en disant «Bush a négligé l'Europe». Sans se demander si ce n'est pas parce que, stratégiquement, elle n'a plus besoin de nous, les relations transatlantiques étant avant tout celles d'investissements croisés entre deux partenaires économiques par ailleurs concurrents.

Plutôt que de continuer à faire à George Bush un procès d'intention pour les années à venir, par Guignols de l'Info interposés; plutôt que de s'abandonner à une jérémiade collective contre «l'hyperpuissance» et laisser George Bush dépenser seul son capital politique, notre continent doit apprendre à assumer une responsabilité planétaire à la hauteur de sa dimension. Il n'est pas inutile de le répéter, car c'est peut-être le meilleur moyen d'éviter un divorce transatlantique, en méritant le respect de l'autre.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.