La semaine dernière, j’évoquais dans cette chronique l’engrenage d’une confrontation totale entre les Etats-Unis et la Chine qui se dessine. Totale car l’idéologie revient au premier plan pour définir les sphères d’influence entre puissances. L’ère de la globalisation économique qui semblait effacer les différences politiques est derrière nous. L’impact de ce conflit sera donc forcément mondial. Et il se jouera principalement entre Washington et Pékin. A moins que l’Europe n'en décide autrement.

Vis-à-vis de la Chine, les Européens reviennent de loin. Après avoir nourri durant un quart de siècle l’espoir de voir le «plus grand marché du monde» s’ouvrir et se réformer, comme le promettait Deng Xiaoping, ils déchantent à leur tour, avec un temps de retard sur les Etats-Unis. L’attente européenne d’une Chine qui s’arrime peu à peu aux règles internationales – et aux idées qui les sous-tendent – était-elle illusoire? C’est un autre débat. Le fait est que Pékin avance résolument, et avec de plus en plus d’influence, dans une direction qui l’éloigne non seulement des valeurs européennes, mais d’une gouvernance mondiale défendue par le Vieux-Continent.

Le désenchantement

Face au conflit sino-américain qui se dessine, ces mêmes Européens veulent toujours croire qu’ils pourront représenter une troisième force, voire jouer le rôle de pont entre Pékin et Washington. Cette ambition est légitime. Elle est aussi trompeuse. Après avoir embrassé le marché chinois sans compter, les capitales européennes, constatant leurs déficits commerciaux, le maintien des barrières chinoises et l’appétit nouveau des capitaux chinois pour les entreprises du continent, se sont rassemblées derrière un nouveau rempart: celui de la réciprocité. L’Europe demande en retour à Pékin ce qu’elle a accordé à la Chine durant des années. Ce que la Chine permet, l’Europe le permettra. Ce que la Chine interdit, l’Europe l’interdira à la Chine. C’est d’une logique limpide.

Mais, on le sait, les Européens ne sont pas unis. On pourrait même dire que la Chine est l’un de ces facteurs qui les divisent le plus sûrement. Les pays du Nord ont pu faire de bonnes affaires en Chine. Les pays du Sud et de l’Est sont friands des investissements chinois. Alors, jusqu’à récemment, les valeurs passaient au second plan. Cela va changer. Un exemple? Le Royaume-Uni. Londres, tout à son Brexit, promettait de se «libérer de Bruxelles» en diversifiant ses relations, en particulier grâce à la Chine. Le Royaume-Uni doit déchanter. D’une part parce que les Etats-Unis somment les Anglais de choisir leur camp, d’autre part parce que Pékin a rompu l’accord qui liait les deux pays sur Hongkong.

Une voie non impériale

A défaut de pouvoir compter sur les Européens pour faire contrepoids aux Etats-Unis, comme l’espérait un temps Pékin, le pouvoir chinois a pu jusqu’ici s’assurer des divisions entre Européens, et entre Européens et Américains, pour affaiblir le pôle des valeurs «occidentales» qui lui est contraire. Cette stratégie a bénéficié depuis quatre ans d’un allié de poids paradoxal: Donald Trump. Son éventuel départ de la Maison-Blanche pourrait rebattre les cartes. La proximité idéologique des Etats-Unis et des Européens, qu’incarne Biden, reviendrait au premier plan. L’Europe sera-t-elle alors condamnée à se mettre dans le sillage de Washington dans sa résistance à Pékin? Pas forcément. La troisième voie européenne ne sera pas d’ordre idéologique, puisque son idéologie rejoint celle des Etats-Unis, mais sur la manière d’appliquer cette idéologie, c’est-à-dire non impériale. Dans ce domaine, les différences peuvent être importantes. Et l’affirmation d’une voix européenne indépendante, défendant les principes de liberté et de droits humains, serait un sûr moyen de représenter ce troisième pôle si nécessaire, sinon aux yeux du pouvoir chinois, du moins à ceux d’une partie, un jour peut-être majoritaire, de la population chinoise, et ailleurs dans le monde. De quoi redonner du sens au projet européen.

Le premier volet de cette chronique:

Chine-Etats-Unis: la fabrique d’une guerre idéologique

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