Editorial

Europe-Russie: un lent pourrissement

Mikhaïl Gorbatchev se trompe lorsqu’il parle de nouvelle Guerre froide. Nous ne sommes plus à l’ère soviétique face à deux blocs qui se disputent la suprématie du monde au nom de leurs idéologies irréconciliables: le communisme et le capitalisme. Et ce n’est pas l’expulsion de diplomates polonais, allemands et russes, dans un jeu de rétorsions rappelant une époque où le mur de Berlin n’était pas encore tombé, qui changera la donne. L’ex-secrétaire général de l’URSS trompe son monde lorsqu’il rabâche les supposées humiliations infligées par l’OTAN à la Russie, une théorie qui trouve un écho chez les Européens. C’est inexact. C’est faire surtout bien peu de cas de la liberté des pays sortis de l’orbite soviétique. La seule humiliation est celle que la Russie s’est infligée à elle-même lors de l’effondrement de l’utopie soviétique et de son empire.

S’il n’y a pas de Guerre froide, on assiste par contre à un pourrissement mortifère dans les relations entre l’Europe et la Russie, avec l’Ukraine comme principal facteur de déstabilisation. Au grignotage russe, au mépris du droit international, répondent les sanctions des Européens. Résultat: tout le monde est perdant. L’économie russe s’effondre, mais la situation européenne n’est guère plus enviable. Quant à l’Ukraine, c’est la banqueroute. Vladimir Poutine peut paraître isolé sur la scène internationale, les Européens restent désespérément divisés et incapables de définir une stratégie vis-à-vis de Moscou. Et les nouveaux leaders pro-européens installés à Kiev sont légitimés de leur demander une clarification.

Alors que Moscou a pour la seconde fois, après août, massivement renforcé les rebelles pro-russes en vue d’une offensive qui fera basculer l’est ukrainien dans son orbite – en raccordant au passage la Crimée à son territoire – l’Europe reste tétanisée. Tout juste ose-t-elle élargir la liste des personnes sous sanctions.

A Brisbane, en marge du G20, Angela Merkel a rencontré durant six heures le chef du Kremlin. Que se sont-ils dit? Jean-Claude Juncker, qui les a rejoints, explique qu’aussi étrange que cela puisse paraître, «il avait bon espoir de régler la situation». Qu’ont les Européens à offrir à Poutine pour satisfaire son fantasme de grande Russie? Combien de temps pourront-ils encourager les Ukrainiens à se rapprocher de leur marché tout en leur refusant toute aide économique ou militaire? Face à un Poutine qui s’inscrit dans la grande épopée mythique de la puissance russe, il n’est pas sûr que le temps joue en leur faveur.